mardi 27 décembre 2011

Dans le secret d'une photo

Roger GRENIER, Dans le secret d'une photo, Gallimard - L'un et l'autre, Paris, janvier 2010 (129 pages).

Lecture concomitante d'un grand ménage anthume, comme l'écrirait Alphonse Allais, de ma boîte de photos et cartes postales. Anthume, car j'ai décidé de procéder moi-même et par avance à un débarras que j'évite ainsi à mes héritiers -- les bien nommés liquidateurs. À qui j'épargne les interrogations, et autant de commentaires sur les dames du temps jadis et autres neiges d'antan, sur ces gens de naguère posés qui devant la pyramide du Louvre (je n'ai jamais été très tour Eiffel), qui dans la cour carrée du château de Versailles. Si le sac destiné au recyclage de ces carrés et rectangles glacés s'est bien vite rempli, il a pris un peu plus de temps à franchir les quelques pas entre l'appartement et la chute fatale dans l'oubli. Deux semaines pour être précis. Ce qui, somme toute, n'est pas si long pour environ quarante-cinq ans de clichés. Des premiers pris en noir et blanc au temps de l'exposition universelle et d'un premier voyage en Europe, aux derniers bien colorés mais déjà si désuets, lors de telle cérémonie qu'il convient bien d'appeler mariage, aux yeux des seuls hommes, les dieux -- du moins ceux qui ont siège social à Rome -- ne s'occupant pas de ce genre d'union, photographies destinées à pérenniser ce qui, comme rose, ne dura qu'un printemps : Want to buy some illusions ? « Devant ces photos d'autrefois, j'ai l'impression que le présent est un pays étranger. J'y vis en exil.» écrit Roger GRENIER dans ce bref récit, lui étant « l'un », ses appareils photos successifs étant « l'autre »; pour moi qui ne voyage plus guère, me voici dispensé d'avoir à renouveler mon passeport mémoriel pour cette terre de ce qui constitue autant de memento mori. Et d'ailleurs, pour ces vanités, l'ordinateur a désormais pris la relève, qui dispense de la traditionnelle boîte à chaussure.

Citation de Diane ARBUS : « Tout le monde a ce désir de vouloir donner de soi une certaine image, mais c'est une toute autre qui apparaît. Une photographie est un secret au sujet d'un secret. » Au fond, ce blog ne serait-il pas, lui aussi, une photographie ?
Présentation :
« Si j'ouvre mes vieux albums, les compagnons d'autrefois, la plupart disparus, me regardent. C'est un plaisir un peu triste et puis, d'autres jours, un face-à-face avec le néant. Certains, certaines étaient jeunes et séduisants, vraiment beaux. Ils n'auront jamais été vieux. Au bout d'un moment, il est intolérable de se dire qu'ils sont dans une tombe, ou réduits en cendres. Je referme l'album.
Devant ces photos d'autrefois, j'ai l'impression que le présent est un pays étranger. J'y vis en exil.»

mardi 20 décembre 2011

Lucien Jerphagnon

À écouter : Les racines du ciel (France Culture) : Lucien Jerphagnon : un itinéraire partagé entre sagesse antique et spiritualité actuelle. Avec Christiane Rancé.


Scrupule - Le Tour d'écrou

J'éprouve un certain, quoique léger, scrupule à la relecture de mon commentaire de la notice accompagnant la nouvelle Le Tour d'écrou dans l'édition de la Pléiade. Je l'ai relue, peine perdue. Je me risque à vous prendre à témoin, conscient que je manifeste là un peu de mauvaise foi, mais vous promets que je n'ai pas choisi le passage le plus obscur :
« Plongée dans les mirages de l'Imaginaire, "Le Tour d'écrou" fait surgir à l'occasion, dans les intervalles de ses jeux de miroir, les implications d'un narcissisme mortifère, qu'on a pu décrire comme "l'effacement de la trace de l'Autre dans le Désir de l'Un". Avant de se renverser dans son contraire -- l'opacité absolue que connotera le vide ou l'hostilité des regards --, l'illusion de transparence et de "saisie" totale s'affirme comme identique pour les deux enfants. [...] Le recours aux hyperboles de la fantaisie et du conte ne masque pas tout à fait la violence sous-jacente à cette rhétorique du Même et de l'Un, d'autant plus frappante que James a malgré tout choisi de marquer les deux enfants du sceau de la différence... »
On me pardonnera, je l'espère, mon peu de lumière.

lundi 19 décembre 2011

Le tour d'écrou

Coffret 2 volumes 1888-1910

Henry JAMES, Le tour d'écrou in Nouvelles complètes 1898-1910, édition établie par Évelyne LABBÉ, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 2011 (1726 pages) - traduction par Christine SAVINEL; plusieurs éditions en format de poche.
Henry James

C'est le cinéma et l'opéra qui m'ont fait découvrir les nouvelles d'Henry JAMES. La chambre verte de François TRUFFAUT, un de ses films les plus difficiles et les moins compris, et The Turn of the Screw de Benjamin BRITTEN. Plus récemment, les romans Le maître de l'irlandais Colm TOIBIN et L'Auteur ! L'auteur ! du britannique David LODGE, que je recommande vivement l'un et l'autre, constituaient, étaient, moins des biographies romancées, que de beaux portraits d'un auteur à l’œuvre. L'édition des nouvelles complètes, dans la bibliothèque de la Pléiade, m'aura permis de m'y plonger.

Il y a quelque chose d'assez sombre dans cette histoire d'une gouvernante et des deux enfants dont elle a la charge, y compris une fin aussi tragique qu'inattendue; une histoire de fantômes qui viendraient -- viennent -- hanter les lieux. Ils sont deux, ces revenants, un homme et une femme, liés naguère aux enfants, mais qui les voit ? La gouvernante certes, mais qui d'autre ? Est-elle folle, ces visions sont-elles le fruit de sa trop grande sensibilité ? JAMES entraîne son lecteur dans un labyrinthe d'une grande beauté littéraire au style aussi sobre que le sujet est fantastique. La difficulté, hélas, pour le lecteur d'aujourd'hui, est qu'il est habitué -- la télé, le cinéma -- à voir tellement de ces histoires (je pense notamment à la saga des Harry Potter), alors que le contemporain de JAMES n'avait d'images que du produit de son imagination; bref, je me demande si notre sensibilité n'aura pas été trop émoussée pour que nous puissions réellement comprendre l'histoire et le message de l'auteur. Et je dois avouer, tout amateur de la collection que je puisse être, que la notice m'a paru être davantage destinée à un public universitaire qu'au lecteur moyen et m'a laissé du côté de l'ombre... un peu comme la gouvernante. Mais je vais blâmer cette grise matinée de décembre, qui m'aura embrouillé les idées.

Pour la suite des choses, je vais maintenant me diriger vers les nouvelles qui ont inspiré TRUFFAUT : L'autel des morts, Comment tout arriva et La bête dans la jungle.

lundi 12 décembre 2011

Chez Baudelaire, à Paris

Didier BLONDE, Baudelaire en passant, Gallimard - L'un et l'autre, Paris, octobre 2003 (175 pages).

Clésinger - Femme piquée par un serpent
Didier BLONDE est un de ces cicerones indispensables pour qui veut visiter Paris dans le confort de son home sans craindre ces redoutables mouvements sociaux et autres ponts qui, cela va de soi, immobilisent tout. Déambulation littéraire, il va sans dire, d'hier et d'aujourd'hui. Son récent  Carnet d'adresses m'ayant fort séduit j'ai décidé d'accompagner l'auteur dans sa visite des lieux fréquentés par BAUDELAIRE, depuis sa concession perpétuelle n° 362-1857 du cimentière Montparnasse en passant par la maison de santé du docteur Duval, la brasserie des Martyrs, le café Lemblin, en prenant bien soin de faire une pause ludique chez Mme Sabatier, son éphémère maîtresse -- qui servit de modèle à Clésinger --, au 4, rue Frochot, sans oublier un crochet par le Mont-de-piété.

Cette promenade est d'autant plus intéressante que le poète est lui-même « un marcheur qui traverse Paris, son territoire, de part en part, inlassablement. La poésie est d'abord une affaire de pieds, elle se marche, se pense et se parle, elle est dans l'oeil et l'oreille, fait d'image et de sons. La rue impose une esthétique : le cahot des pavés provoque ses ruptures, sa dissonance. »

Mieux qu'une biographie, mieux qu'une analyse littéraire, ce bel « en passant » chez et avec Baudelaire. Prélude à une relecture de l’œuvre du poète ?

Présentation
« Il a habité tantôt en haut, tantôt en bas, de plain-pied ou sous les toits, près du ciel ou de la rue. Les témoignages contemporains, ou la tradition orale qui a suivi, ne retiennent, dans la cinquantaine de domiciles parisiens qu'il a occupés, que des mansardes ou des rez-de-chaussée. A l'hôtel d'York - rebaptisé hôtel Baudelaire parce qu'il y a passé quelques jours en février 1854 - la femme de service m'a fait visiter sa chambre et a récité recto tono tout ce qu'on lui avait fait apprendre par cœur comme un parfait guide de musée. Et à l'hôtel Voltaire, sur le quai du même nom, qui commémore fièrement son séjour ici par une plaque de cuivre apposée sur la façade avec les derniers vers du " Crépuscule du matin ", le réceptionniste que j'ai interrogé, embarrassé, s'en est tiré comme MB, de la rue Frochot C'était certainement en haut, au cinquième, a-t-il répondu après un moment d'hésitation. Un poète ne peut vivre que dans une mansarde, près du ciel, la tête dans les nuages... »

lundi 5 décembre 2011

Jean-Paul THUILIER, Virilités romaines : vir, virilitas, virtus in Histoire de la virilité, tome 1 : L'invention de la virilité - De l'Antiquité aux Lumières, volume dirigé par Georges VIGARELLO, Seuil, Paris, octobre 2011 (577 pages - pp 67 à 111).

Peut-être sont-ils fous ces Romains, nous laisserons aux experts le soin d'en débattre, mais, chose certaine, ils sont prudes. Du moins leurs discours l'affirment-ils avec vigueur. Et dès la République, ils reprocheront aux Grecs leurs mœurs... grecques.

L'on me pardonnera ici une brève digression anachronique : les discours de moralité de tels prédicateurs ou politiques du fondamentalisme américano-chrétien -- regardez la campagne à l'investiture du parti républicain -- ne sont-ils pas semblables au discours latin sur les bonnes mœurs et la virilité ? « Fais ce que je dis, et que le Seigneur (choix multiple ici) ordonne » prêchent-ils une main sur le cœur, l'autre dans les dessous de leur maîtresse, quand ce n'est pas dans celle de leur pueri ou puella. C'est ainsi que les hommes vivent, surtout ceux de pouvoir, et, n'en doutons pas, vécurent.

D'entrée de jeu, je signalerai le style vif et précis de Jean-Paul THUILIER, ainsi que son humour rentré, qui, en moins de cinquante page nous dresse, avec un florilège de citations, un bon tableau du civis romanus (ô ma jeunesse de versions latines...) et dissipe beaucoup de malentendus sur la question. Réglées quelques notions terminologiques, il articule le chapitre en trois parties : Du bon usage de la virilité; Portrait physique de l'homme viril; portrait moral du Romain viril. Est-ce un trait de notre époque ? il commence par la sexualité.

Est homme -- le vir -- celui qui n'est plus adolescent : le poil est apparu, ni encore un vieillard, la force de l'âge, c'est en quelque sorte l'âge de la force. Et comme toujours, c'est dans le regard de la société que la virilité se définit et se construit ou détruit une réputation. Côté sexe, Paul VEYNE résume ainsi la situation : « sabrer et ne pas se faire sabrer; la sexualité virile est donc active et non passive, peu importe, sous les réserves que nous verrons, le sexe de l'objet pénétré. Il sera bien vu, sous la République ou l'Empire, de s'afficher avec un puer soit un jeune garçon ou un jeune esclave, et nul n'y trouvera à redire. Mais coucher avec un jeune homme libre, ou une femme mariée, est répréhensible et encourt le mépris. Ici, le Romain se distingue du Grec en ce qu'il condamne la fonction  formatrice de la pédérastie (éromènes/érastes). Et, contrairement à l'ère chrétienne, la monogamie ne semble pas une vertu distinctive.

Côté physique, l'homme romain présentera un visage et un corps bronzés, la blancheur de teint -- n'est-ce pas une constante universelle ? étant réservée à la femme. Il aura un corps guerrier, un corps athlétique : il sera donc sportif. Un personnage efféminé d'une des pièces de Plaute sera qualifié de malacus (mou), cincinnatus (frisotté) et umbraticulus (passant sa vie à l'ombre). Enfin, pendant longtemps, la virilité sera poilue, notamment avec le port de la barbe. Et quand le visage glabre s'imposera, l'épilation demeurera un signe de féminité. Le tout sera affaire d'équilibre : ni femme, ni bête.

Sur le plan moral, le mâle romain sera un guerrier et un chef dominateur; il dominera autrui, sa famille en particulier, mais avant tout ses propres sentiments. Pudique, il dédaignera, sauf aux thermes, la nudité, y compris dans la représentation : la beauté virile n'est pas nue, contrairement à celle de la Grèce.

L'auteur conclut que la société romaine était ce qu'on appelle de nos jours machiste, mais rappelle que trois des personnalités qui ont joué un rôle capital dans la transition entre la République et l'Empire n'auraient pas passé le test de la virilité romaine : César, Pompée et Auguste. N'appelait-on pas le premier « l'homme de toutes les femmes et la femme de tous les hommes » (SUÉTONE) et aussi la « reine de Bithynie » ? et on ironisait volontiers sur la virilité chancelante du deuxième, qui se serait fait établir, ô scandale, comme « épouse » de son giton, et n'aurait jamais été le mâle des péplums. Pour le troisième, qui deviendra Auguste : « ...on est loin des critères qui faisaient à Rome le vrai mâle : un poltron qui redoutait la foudre, un hypocondriaque couvert de vêtements et qui ne s'exposait jamais au soleil et, comble, de l'efféminé, Octave se brûlait le poil des jambes avec des noix ardentes afin que celui-ci soit plus doux et lisse en repoussant. » En plus de collectionner les aventures féminines, y compris avec des femmes mariés, et d'avoir été le mignon de certains Romains et même de César, qui aurait eu la « primeur » de son petit-neveu et fils adoptif.

O tempora, o mores, comme dirait le pirate dans Astérix...


samedi 3 décembre 2011

Le Garde-mots

Je vous invite à visiter le blog le Garde-mots : « Chaque lundi et chaque vendredi un mot nouveau en rapport avec l'actualité, la langue française, l'humeur du gardien …»

Citation

Déplaçant ce matin quelques livres dans ma bibliothèque, dont les deux imposants MALRAUX  que sont Les voix du silence et Le musée imaginaire de la sculpture mondiale -- n'allez pas en déduire que l'Homme chasse l'Art -- afin d'y placer les trois volumes de l'Histoire de la virilité, je suis tombé sur ce livre qui y est mais devrait, si ce n'était de la gentille dame qui fait le ménage chez moi, et qui soupire devant le désordre de mes piles de livres, demeurer sur ma table de lecture, ou à proximité d'icelle, l'essentiel Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles DANTZIG ( Grasset, 2005), qui est du genre que l'on déguste à petites pages, articles par articles et qui s'est ouvert, il n'y a pas de hasard, à la page 226 sur l'article Critères du bon écrivain ou du bon livre :
« Le bon écrivain impose ce qu'il montre. Nous ne l'avions pas regardé jusque-là. Nous le voyons. Cela paraît évident. C'est un des critères qui permet de reconnaître le bon écrivain. Qui avait regardé les célibataires avant Montherlant ?

On reconnaît le bon écrivain à ce qu'il nous intéresse à ce qui ne nous intéresse pas. Les plaines, les Flandres, les ciels bas me rebutent, mais j'aime Verhaeren.

Un autre critère du bon écrivain est qu'il donne envie d'écrire. Pas sur lui, autre chose. Il y a une contamination de la création. »

Une contamination de la création...

Pour moi, cependant, je n'arrive pas, malgré leurs efforts, à m'intéresser aux écrivains qui ne s'intéressent qu'à eux-mêmes et demeure, de ce fait, rétif à l'auto-fiction.

mardi 29 novembre 2011

Virilités grecques

Maurice SARTRE, Virilités grecques, in Histoire de la virilité, tome 1 : L'invention de la virilité - De l'Antiquité aux Lumières, volume dirigé par Georges VIGARELLO, Seuil, Paris, octobre 2011 (577 pages).

Plutôt que d'attendre d'avoir lu les trois tomes, j'ai décidé d'en faire le commentaire en feuilleton, ce qui, je n'en doute pas, vous tiendra en haleine pour les mois à venir.

Virilités grecques donc. Ou, comme on disait alors : andreia. Force musculaire manifestée avec courage au combat, mais avec ordre et discipline. Audace dans l'adversité et opiniâtreté face au mauvais sort -- les femmes peuvent faire preuve d'andreia. Dans la cité cependant, elle est est le fait du mâle, l'ensemble des qualités de l'homme-citoyen, et c'est dans la sphère publique qu'on peut la constater. L'éducation jouera donc un rôle majeur dans la formation de la virilité tant sur le plan « civique » que sur le plan physique.

L'éducation est, sauf pour les toutes premières années, l'affaire de la cité. L'exemple le plus connu est celui de Sparte, certainement le plus discuté par les anciens : on y encourage l'esprit de compétition et le sens de la solidarité. Il n'y a pas d'individu, tout est orienté vers le groupe. L'homme viril deviendra un citoyen-soldat; la pire honte sera pour lui de se dérober au combat, il sera déclassé aux yeux de tous pour avoir été un « trembleur ». L'éducation avait, pour les Athéniens, les mêmes objectifs, ceux-ci critiquant le fait que le système spartiate brimait la liberté individuelle et minait l'esprit d'initiative. À Athènes, l'éducation « favorise l'éclosion d'une pensée individuelle porteuse d'innovation intellectuelle... Elle dégage l'andreia de son contexte militaire et valorise d'autres aspects du comportement masculin, comme la maîtrise de la parole politique, autre forme de domination virile. »

Comme dans bien des sociétés, il convenait de marquer le passage de l'enfance à l'âge adulte, de la virilité potentielle à la virilité assumée : c'est le rite de l'initiation, la cryptie. Trois phases, selon l'auteur : « marginalisation, inversion, réintégration ». L'éphèbe doit en effet d'abord « quitter » la cité, vivre à l'écart de celle-ci pendant un certain temps. Pour ce qui est de l'inversion et des pratiques homo-érotiques comme élément constitutif de la virilité grecque, je laisse la parole à l'auteur :
« ... il convient de souligner ici deux choses : d'une part, relations sexuelles masculines et/ou travestissements s'intègrent à l'ensemble des pratiques d'inversion qui marquent la période d'initiation, d'autre part elles sont soigneusement encadrées par des dispositions légales. [...] Ni l'attirance physique ne semblent avoir part au choix d'un amant, et l'on insiste au contraire sur la nécessité de trouver un amant de rang social équivalent, et que distinguent ses qualités morales. [...] Durant cette phase, ... le jeune homme se comporte à l'inverse de ce qu'on attend de lui comme citoyen, comme si l'intégration dans le groupe des hommes devait être précédée d'un v voyage dans un autre monde où la ruse, la tromperie, la féminité étaient de règle. »
 Je ne puis me soustraire au petit plaisir anachronique d'imaginer une de nos demoiselles de Très Grande Vertu, Mlle B*** par exemple, transportée à Athènes à cette époque. Rappelons au passage que l'éromène aura entre 12 et 17 ans.

La dernière phase est la réintégration dans la cité, événement marqué le plus souvent par de grandes cérémonies publiques, dont nos graduations serait le lointain descendant.

La troisième partie de l'étude porte sur « Le mâle en son sexe », où le lecteur découvrira les critères de la beauté masculine, exprimée en art par la nudité; on notera au passage qu'un « petit sexe suggère la bonne éducation de son propriétaire. L'obscénité, selon les critères grecs, ne réside pas dans l'exposition des organes sexuels, mais dans le fait d'offrir un gland découvert ou une verge trop volumineuse comme celle des satyres de comédie. » La section portant sur la relation sexuelle est aussi très instructive :
« Pour les Grecs, l'objet du désir importe moins que la puissance de ce désir et la capacité de l'individu à lui donner satisfaction; on peut dire que la virilité consiste d'abord à satisfaire son désir. [...] Se combine en effet à cette priorité du désir une conception radicalement inégale de la relation sexuelle : celle-ci n'unit pas deux individus qui tentent de parvenir au plaisir tout en cherchant à satisfaire leur partenaire, mais bien entre un dominant et un dominé, on pourrait dire, plus brutalement, un pénétrant et un pénétré [...]. La virilité se situe clairement du côté du pénétrant. »
 La dernière partie traite enfin des relations entre le mâle et la femme, notamment en ce qui touche le dispositif matrimonial, la procréation, et la paternité. Du mariage, on attend la reproduction, ni le plaisir, ni l'amour, le sentiment ne se manifestant -- avec modération -- qu'en dehors de celui-ci, pour peu qu'il ne s'exerce pas envers une femme déjà marié, l'adultère étant fortement condamné.

Le lecteur qui voudra en savoir plus pourra aussi se reporter aux trois tomes de L'histoire de la sexualité de Michel FOUCAULT (Gallimard).

lundi 28 novembre 2011

« Je ne suis pas pareil aux autres »


André GIDE, Si le grain ne meurt in Souvenirs et voyages, Gallimard - Bibliothèque de la Pléiade n° 473, édition présentée, établie et annotée par Pierre Masson, avec la collaboration de Daniel Durosay et Martine Sagaert. Paris 2001 (250/1468 pages) -- et aussi en édition de poche.

Lire GIDE en 2011, qui le fait encore ? Que reste-t-il du Nobel de littérature en 1947 dont on disait qu'il était le « contemporain capital » ? Si son œuvre fut mise à l'Index en 1952 c'est maintenant lui qui se retrouverait aux enfers en raison de sa pédérastie. L'Algérie ne lui aura pas réservé que des découvertes touristiques, et j'imagine bien les cris offensés des nouvelles dames de Très Grande Vertu, s'il fallait que telle des ses œuvres, dont la présente, soient publiées aujourd'hui.

Paru en 1924, ce récit autobiographique couvre une vingtaine d'années de la vie de l'écrivain depuis sa petite jusqu'à ses fiançailles avec sa cousine Madeleine (Emmanuèle dans le livre) en 1895.

C'est avec beaucoup de plaisir que je retrouve le style de GIDE -- j'entame aujourd'hui le chapitre VI --, ma dernière fréquentation de celui-ci remontant à Paludes, que j'avais commenté, du temps de ma gloire radiophonique, pour marquer, à ma façon, le cinquantième anniversaire de sa mort; que l'on pourra trouver un peu vieilli avec ses passés simples et concordances des temps, mais d'une grande clarté, d'autant plus que pour l'auteur « mon récit n'a raison d'être que véridique. »
Portrait par Henry Bataille

Et sa douloureuse vérité, GIDE nous la dévoile dès la première page : la découverte du plaisir. Franchise, mais pudeur aussi, on n'est pas dans les excès de l'auto-fiction fin XXe...
« Je revois aussi une assez grande table, celle de la salle à manger sans doute, recouverte d'un tapis bas tombant; au-dessous de quoi je me glissais avec le fils de la concierge, un bambin de mon âge qui venait parfois me retrouver.
"Qu'est-ce que vous fabriquez la-dessous ? criait ma bonne.
-- Rien. Nous jouons." Et l'on agitait bruyamment quelques jouets qu'on avait emportés pour la frime. En vérité nous nous amusions autrement : l'un près de l'autre, mais non l'un avec l'autre pourtant, nous avions ce que j'ai su plus tard qu'on appelait "de mauvaises habitudes".
Qui de nous deux en avait instruit l'autre ? et de qui le premier les tenait-il ? Je ne sais. Il faut bien admettre qu'un enfant parfois à nouveau les invente. Pour moi je ne puis d ire si quelqu'un m'enseigna ou comment je découvris le plaisir; mais, aussi loin que ma mémoire remonte en arrière, il est là. »
Elle reviendront ces « mauvaises habitudes » tout le long de son enfance, le faisant même chasser de l'école. Quelques années plus tard, l'auteur connaîtra une véritable crise d'angoisse et s'écriera : « Je ne suis pas pareil aux autres. »

Le récit intéressera aussi pour son côté étude des us et coutumes : on y voit comment vit un certain milieu : la bourgeoisie protestante : les relations entre parents et enfants, avec les domestiques, l'éducation, les liens de sociabilité.

Témoin un passage du chapitre V qui m'a fait sourire. Après la mort de son mari, la mère de GIDE décide de déménager dans un appartement moins vaste; volent à son aide parentes et amies qui lui proposent tel quartier et rue « bien », mais, transigeant à regret sur l'étage, insistent sur l'absolue nécessité que l'immeuble fût doté d'une porte cochère.
« "Ce n'est pas une question de commodité, mais de décence."
Puis, voyant que ma mère se taisait, elle [ma tante Claire] reprenait, plus doucement, mais d'une manière plus pressante :
"Tu te le dois; tu le dois à ton fils."
Puis, très vite et comme par-dessus le marché :
"D'ailleurs, c'est bien simple, si tu n'as pas de porte-cochère, je peux te nommer d'avance ceux qui renonceront à te voir."
Et elle énumérait aussitôt de quoi faire frémir ma mère. Mais celle-ci regardait sa soeur, souriait alors d'un air un peu triste et disait :
"Et toi, Claire, tu refuserais aussi de venir ?"
Sur quoi ma tante reprenait sa broderie en pinçant les lèvres. »
Transposant en ce début du XXIe siècle, on songera aux équivalents des portes-cochères... Pour moi, je me souviens de la commotion que provoqua dans ma famille, à un certain dîner de Noël, le convive qui, inconscient de sa témérité, dit qu'il préférait la viande de la cuisse à celle de l'aile, provoquant ainsi un nerveux ballet entre la salle à manger et la cuisine où l'on se précipita en foule, nous laissant lui et moi à peu près seuls à table, et interdits, pour lui faire réchauffer à la minute un peu de brun de viande; chez nous le dindon n'avait que des ailes, et j'avais oublié -- ou négligé -- de l'en informer, le regard noir de ma sœur me poursuivit pour le reste de la soirée.

samedi 26 novembre 2011

Enfances

SEMPÉ, Enfances, entretiens avec Marc Lecarpentier, Denoël, septembre 2011 (300 pages).

Il s'agit d'un album -- je ferais bien une petite parenthèse sur l'utilisation vulgaire de ce mot comme équivalent, le plus souvent, de disque « le nouvel album de ... telle vedette », sous l'influence de l'anglais, mais je vais me réserver cette déploration pour un autre jour -- un peu différent car il présente un long entretien portant pour l'essentiel sur les souvenirs d'enfance de SEMPÉ; et un recueil de dessins réalisés, sur le thème de l'enfance, tout au long de la longue carrière du dessinateur.

J'ai toujours été sensible à l’œuvre de cet auteur, à son côté doucement mélancolique. Et charmé par ses confidences un peu naïves sur une enfance qui, sans être malheureuse, n'aura pas été très heureuse pour le petit SEMPÉ, enfant adopté, et qui semble avoir souffert du désintérêt montré par sa mère autant que des bagarres entre celle-ci et son père adoptif. Je ne vais certes pas faire du Sainte-Beuve -- ni de la psychologie de cuisine --, mais comment ne pas voir dans cette enfance l'origine du « ton » de SEMPÉ. Quoiqu'il en soit, je ne me lasse pas de feuilleter de loin en loin ces beaux albums, aux couleurs un peu passées, pleins de finesse et de charme.

mardi 22 novembre 2011

Après le livre (suite)

L'article de Pierre ASSOULINE (le Monde) sur le livre de François BON :  
François Bon a déjà tourné la page

Après le livre

François BON, Après le livre, www.publie.net, janvier 2011.

Je me suis mis depuis quelques temps au livre électronique -- proposera-t-on « livrel » sur le modèle de courriel et de pourriel ? Trouvant que la tablette iPad permet une lecture très agréable des principaux journaux et magazines (pour peu qu'ils aient adopté une bonne interface), j'ai décidé de faire le saut, si j'ose dire, vers le livre. J'ai tout d'abord téléchargé des livres techniques (sur le bridge, mon autre vice...), puis quelques titres libres de droit : Le temps retrouvé, La chartreuse de Parme, les Essais de Montaigne, ainsi que la pièce Mahomet de Voltaire, ce dernier en fac-similé.

J'apprécie tout particulièrement la possibilité de télécharger gratuitement à titre de « mise en regard » les premiers chapitres ou premières pages des titres les plus populaires, ce qui nous permet de nous faire une idée sur le « produit ». Ainsi, le Limonov d'Emmanuel CARRÈRE (que je n'achèterai pas), Le rabaissement de Philip ROTH (que j'emprunterai à la bibliothèque) et le Après le livre de François BON.

Par parenthèse, vous voudrez sans doute écouter le débat entre celui-ci et Frédéric BEIGBEDER dans le cadre de l'émission Répliques d'Alain FINKIELKRAUT, lequel cette fois s'est révélé en dessous de tout lors de cette discussion.

J'ai aussi décidé d'acheter l'essai de Pierre ROSANVALLON La société des égaux depuis le site ePagine.fr. Aurais-je eu la possibilité de le feuilleter avant de l'acheter, je m'en serais abstenu. Tout comme leurs frères de papier, les livres électroniques ne sont pas tous égaux... L'éditeur de ce titre n'a, à l'évidence, jamais ouvert un ordinateur ou une liseuse électronique, il voudrait décourager la lecture qu'il ne s'y prendrait pas autrement, belle illustration de ce genre d'autisme informatique si fréquent chez les Français, dont on connait le talent à créer des sites complètement user hostile (c'est en anglais, ils comprendront...). Figurez une page remplie de  haut en bas et de gauche à droite sans la moindre marge ! Encore une chance qu'on puisse modifier la grosseur de la police... Aucune possibilité de surligner ni de prendre des notes. Faut-il blâmer l'interface d'ePagine ou l'éditeur (le Seuil) ? Par comparaison, l'interface de iBooks (dans le giron du iTunes d'Apple) offre un grand confort de lecture : témoin, on peut choisir la couleur du « papier », la police, sa grandeur, surligner, prendre des notes, effectuer des recherches dans le texte ou Internet...

Autre référence, s'agissant de François BON, son blog Le tiers livre, où vous trouverez plusieurs articles fort intéressants, y compris d'utiles conseils pour l'achat d'une liseuse.

lundi 21 novembre 2011

Sous la direction d'Alain CORBIN, Histoire de la virilité, tome 1 : L'invention de la virilité - De l'Antiquité aux Lumières, volume dirigé par Georges VIGARELLO, Seuil, Paris, octobre 2011 (577 pages).

Je suis un de ceux qu'avait marqué L'histoire de la vie privée publiée dans la collection l'Univers historique des éditions du Seuil dans les années 80. Ainsi que par celle de la France urbaine et de la France rurale. À la lecture de la présentation de l'éditeur, je serais porté à croire que cette nouvelle histoire se situera à l'intersection des sphères privées et publiques du masculin. Je m'y plonge donc avec intérêt, ayant notamment en mémoire le récent débat sur le mâle québécois.
« LA VIRILITÉ POSSÈDE UNE TRADITION IMMÉMORIELLE : ELLE N’EST PAS SIMPLEMENT LE MASCULIN, MAIS SA NATURE MÊME, SA PART LA PLUS « NOBLE ».

» La virilité serait vertu. Elle viserait le « parfait », fondant sur un idéal de domination masculine une des caractéristiques des sociétés occidentales. Une puissance a été inventée, de la force physique au courage moral, imposant ses codes, ses rituels, sa formation.
» Tradition plus complexe pourtant, elle ne saurait en rien figer la virilité dans une histoire immobile. Les qualités se recomposent avec le temps. La société marchande ne saurait avoir le même idéal viril que la société militaire. Le courtisan ne saurait avoir le même idéal viril que le chevalier. La cour et la ville inventent des modèles décalés. Ce sont ces différences et ces changements que retrace ce premier volume, de l’Antiquité jusqu’aux Lumières, introduisant de l’histoire dans ce qui semble ne pas en avoir.
» Tradition sévère aussi, la perfection serait toujours menacée de quelque insuffisance : la force ne peut ignorer la fragilité. Reste une rupture marquante avec les Lumières : celle visant la domination elle-même. Une virilité nouvelle s’y affirme. L’ancienne ascendance est condamnée, les pères peuvent apparaître en « tyrans », alors même que rien ne conteste encore la domination sur le féminin. »

Le Roi et la Reine

Ramon SENDER, Le Roi et la Reine, (El Rey y la Reina, 1948, traduit de l'espagnol par Emmanuel ROBLÈS), dessins d'Anne CAREIL, Attila, Paris, 2009 (264 pages).

« L'homme est le roi. L'illusion de l'homme est la reine. Ensemble, ils forment la monarchie qui gouverne le monde. »
Tous les livres ne sont pas égaux. Certains ont été choyés par leur éditeur, et il me semble indiqué de remercier les éditions Attila d'offrir au lecteur de si beaux objets. Les même éditions, chez qui on retrouve Jacques ABEILLE dont Les jardins statuaires ont été ma fête estivale, nous permettent de découvrir un auteur espagnol fort peu connu en version française, Ramon SENDER (1901-1982) dont ce roman aura été ma fête de novembre, le mois des morts. J'en suis arrivé à me persuader que la lecture d'un livre bien édité est plus agréable, suis-je donc une fashion victim de l'édition ? À l'inverse, rien ne me rebute plus que d'ouvrir un livre et de sentir cette entêtante odeur d'acide qui s'en dégage, ou do. nt la typographie est négligée.

Dans un vaste palais madrilène, Madame -- la duchesse d'Arlanza -- vit dans l'innocence aveugle d'un monde où le privilège est tenu pour un acquis, monde sur lequel s'avancent de sombres nuages : la guerre civile qui s'ouvre fera s'affronter deux réalités incompatibles, rien ne pourra plus être comme avant. Et les gens de ce monde le verront sombrer dans l'irréalité d'une réalité qu'ils ne sont pas en mesure de comprendre : d'inutiles, ils deviendront superflus. Tout s'inverse, tout se pervertit.

Un matin, Madame se baigne nue dans sa piscine et invite Romulo, le portier et chef jardinier du parc du château, à entrer dans la pièce. Devant l'opposition de la camériste, Madame s'esclaffe : « Romulo, un homme ? » Apparemment anodine, cette phrase est lourde de sens, et sera le leitmotiv du roman et de la relation entre les deux protagonistes. « Qu'a voulu dire Madame ? » se demande d'abord Romulo, puis la phrase s'insinue en lui et provoque de troublants songes. Quelques temps après, le palais étant pris par les Républicains, Madame se réfugie au sommet de la tour, et Romulo se voit confier la garde des lieux. De serviteur, deviendra-t-il le sauveur ou bien le gardien, voire bourreau, de Madame ?

Présentation de l'éditeur

« Madrid, 1936. Dans la piscine de son palais madrilène, la duchesse d'Arlanza se montre nue à son jardinier, Romulo, au prétexte que celui-ci " n'est pas un homme ". Mais la guerre civile éclate sur ces entrefaites : le duo va passer la durée de la guerre face à face à l'intérieur du château, dans un huis clos aussi burlesque qu'angoissant. Entre fantômes et fantasmes, chacun se sent à la merci de l'autre, de ses pensées intimes, de ses troubles... Alors que le château est cerné par les Républicains, Romulo tente de protéger la duchesse, mais il est poursuivi par des images de nudité féminine, et des rêves tour à tour sensuels et inquiets. Il amorce, à l'instar du héros du Bourreau affable, une réflexion sur les hasards et la vérité de la vie, sur la sincérité des êtres, sur les rêves et les illusions. Ici, rien de la guerre ne paraît sérieux. Assiégés par leurs folies intimes, quand ce n'est pas par celles du dehors, les personnages du Roi et la reine ne savent plus très bien s'ils sont des hommes ou des femmes, des rêves ou des êtres de chair, des morts ou des vivants. »

mercredi 9 novembre 2011

Relais

Soit la boucle suivante : je souscrit sur Internet à un abonnement à la chronique quotidienne de Philippe Meyer, mise en ligne par France Culture, la citation, le 4 novembre, par celui-ci d'un large extrait d'une des Chroniques de la Montagne d'Alexandre Vialatte sur le roman d'aujourd'hui, dans le volume 2 desquelles je retrouve le texte (chronique n° 451), dont, à mon tour, je cite quelques passages afin que vous, lecteurs, puissiez en savourer le sel grâce à ... Internet.
« On a tout essayé pour trouver du nouveau : le roman sans histoire, le roman sans personnage, le roman ennuyeux, le roman sans talent, peut-être même le roman sans texte. La bonne volonté fait rage. Peine perdue, on n'est parvenu qu'à créer le roman sans lecteur. C'est un genre connu depuis longtemps ! »
On sait, par parenthèse, que ce genre se vend beaucoup. On achète, certes, mais lit-on ?
« Je ne dis pas de mal du roman sans lecteur, il procure à l'auteur le sentiment d'avoir enfin éliminé l'impur profiteur de son œuvre : les mouches ne viennent plus sur son miel. Il s'est isolé dans son île. »
Pourtant, on sait aussi combien et comment on en parle, dans les gazettes et sur les ondes, de ces romans. Je vous renvoie là-dessus à l'essai salvateur de Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus.
« D'autres y parviennent en faisant ennuyeux comme la vie; du moins la leur [...] . Ayant choisi pour personnage central un être terne, sans grammaire, sans courage, sans humour, sans soif, sans appétit, qui aurait fait plaisir à Pascal sans faire plaisir à Gargantua, ils lui font mener une existence larvaire qu'il passe à s'attendre lui-même dans une espèce de vestibule grisâtre jusqu'à la fin du dernier chapitre où l'on apprend que, tout bien vu, il ne viendra pas. (C'est ce qui soulage : on en avait supporté un pendant trois cents pages, en aurait-on supporté deux ?) Ce qui surprend le lecteur naïf c'est la haute considération dont l'auteur, tout du long, entoure ce personnage [...]. C'est que l'auteur s'est pris pour modèle. Son personnage lui ressemble comme un frère. »
Vialatte commet ici une erreur :ce roman ne comporte généralement pas plus de chapitre que de paragraphes. Ni, pour le plus audacieux, de ponctuation.
« Il s'agissait de décourager le lecteur facile. Tous ne le sont pas. J'en connais un qui n'admet que deux auteurs : un Grec dont l'unique manuscrit a disparu en 640 dans l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, et un Persan du Ier siècle qu'on n'a connu que par ouï-dire, à la faveur d'indiscrétions. »
Voici à peu près les prédilections que certains de mes proches plus ou moins distants me prêtent -- on ne prête qu'au riches.
« Quand au français, il estime en gros qu'on ne sait plus le parler depuis 1684; juillet 1684; d'autres disent juin, il consent juillet; ce qui a suivi n'est plus que charabia. Pour des lecteurs si difficiles il faut tout de même qu'on écrive des livres; je connais une crémière du XVe qui prépare un roman qu'on peut lire à l'envers.
Toutes ces formules sont sans avenir; si distingué qu'on soit on se fatigue de l'ennui, de l'absence de talent et des romans de crémière. Je n'en dirai pas autant pour le roman sans texte. " L'avenir, vient de dire un éditeur célèbre, l'avenir est au papier blanc. " »
C'était le 24 octobre 1961. Et de conclure cette chronique, comme chacune de celles-ci, d'un impossible : « Et c'est ainsi qu'Allah est grand. »

Alexandre VIALATTE, Chroniques de la Montagne, Vol. 1 (1952-1961) et Vol. 2 (1962-1971), Bouquins, Paris, 2000.

lundi 7 novembre 2011

L'idiot et les hommes de paroles

Pierre SENGES, L'idiot et les hommes de paroles, Bayard, collection Archétypes, Paris, mars 2005 (235 pages).

Voici un livre que, je regrette de l'avouer, j'ai cessé de lire après quelques dizaines de pages. Pourtant, Pierre SENGES est, depuis des années, un de mes auteurs favoris; mais rien à faire, je n'arrivais pas à entrer dans ce livre, qui, à la lecture de sa présentation, avait tout pour me plaire. J'ai en conséquence décidé d'ajourner la lecture à plus tard, à suivre donc.

Présentation

« Tiré de son sommeil au beau milieu de la nuit, le collectionneur d'idiots prend volontiers la parole : s'ensuit la litanie des personnages recueillis au fil des années dans sa propre bibliothèque.
Il ne s'agit pas de fous, pas même de fous géniaux, artistes de la spontanéité. Il ne s'agit pas d'hommes en camisole livrés à l'admiration du sage qui considère avec bonté que la stupidité recèle une sagesse plus précieuse. Il ne s'agit pas de bons sauvages, affranchis de l'intelligence - tous les demi-héros rencontrés dans ces pages tiennent la raison en haute estime.
Ce qui leur fait mériter le nom d'idiot, en hommage au prince Mychkine, créature de Dostoïevski, c'est bel et bien leur solitude, leur étrangeté, leur bégaiement, et cette façon d'être l'intrus au sein des grandes communautés : et alors d'attirer les rires.
Ils sont aussi timides par excès de prudence ; naïfs par excès de confiance ; dubitatifs parce qu'ils méditent lentement ; maladroits parce que leur virtuosité détonne.
Pnine, Akakiévitch, Gimpel le Naïf Palomar, Schemiel et les savants distraits : en somme, cet ouvrage est moins un catalogue d'ahuris que des retrouvailles avec les amis les plus chers que nous proposent tant de livres depuis que la fiction existe. » P.S.
.

vendredi 4 novembre 2011

Les jardins statuaires

Jacques ABEILLE, Les jardins statuaires, dessins de François SCHUITEN, Éditions Attila, Paris, 2010, première édition aux éditions Flammarion en 1982 (473 pages).

Est arrivé le temps, terminée la lecture, de formuler le commentaire sur ce beau, très beau roman. Qui a constitué une très agréable distraction, en ce sens que j'ai rarement, et depuis longtemps, été aussi absorbé par un roman, auquel je me suis abandonné. En un mot, je suis dans l'impression, et peine à trouver les mots de la raison pour en parler.
« Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.
J'étais entré dans la province des jardins statuaires.
...
Les voyageurs sont rares. Il y a des routes, mais on n'y passe pas. »
Peu de personnages, aucun, par ailleurs, sauf un, n'est nommé. Peu d'action non plus, surtout dans la première partie, laquelle constitue la découverte par le lecteur, tout comme le narrateur, de cette contrée où les statues poussent dans de vastes jardins. Contrée où le narrateur -- au « tempérament morose » -- arrive, on ne sait quand ni pourquoi, mais qu'il se décide à explorer et à connaître, exploration dont il entend faire un livre, ce livre-même que nous avons entre les mains. Nulle sécheresse pourtant dans cette première partie, que je qualifierais, pour simplifier, d'ethnologique. Où les habitudes -- les valeurs, dirions-nous de nos jours -- des habitants sont révélées -- mais jamais jugées.

Et puis, du temps ayant passé, le narrateur partira explorer les confins de la province et même, quoiqu'on le prévienne contre ce projet, rempli de dangers et de périls, les terres au delà des terres connues, là où vivent les Barbares, dont on sent qu'ils constituent une menace, lourde et de plus en plus présente. Au cours de cette pérégrination, il rencontrera l'amour en Vanina -- le seul personnage nommé (Il y a bien un Barthélémy, personnage fort secondaire, mais je crois qu'il s'agit d'un oubli de l'auteur) qui l'accompagnera désormais. Le narrateur connaîtra en outre une aventure périlleuse, enlevé par d'étranges Barbares, et conduit auprès de leur chef, dont il partagera un moment l'intimité, mais à qui il refusera de se lier, préférant retourner dans les jardins statuaires, porteur d'un message sinistre.

Pour moi, la grande qualité du roman tient en la façon dont le récit du narrateur -- de ce qui constituera son livre -- engendre une poésie pleine d'intensité et évocatrice d'atmosphère qui évoluent imperceptiblement d'une sérénité curieuse, voire amusée, devant la découverte des us et coutumes des habitants des jardins à une inquiétude lancinante devant la menace de plus en plus obsédante des Barbares et de l'imminence de la guerre, et peut-être, aussi, d'une fin du monde. Poésie, oui, je ne puis dire mieux.

Ni d'histoire, ni de science-fiction cependant, car peu importe l'irréalité du lieu et de l'époque. Rien non plus de l'habituel -- si populaire, et banal -- bazar pittoresque du passé reconstitué ou du futur fantasmatique. Seule la subtile imagination de l'auteur parvient, grâce notamment à la sobriété d'un style pourtant éminemment poétique, à la complète séduction du lecteur; c'est l'imaginaire à l’œuvre.

De la littérature, c'est rare.

jeudi 3 novembre 2011

Divan viril (laid) et confortable.

J'ai trouvé ce lien sur la page Facebook d'un copain. Il me semble utile de partager avec vous cette petite annonce, laquelle est fort bien tournée ma foi. Par parenthèse, il est vraiment très viril ce canapé.

Divan viril (laid) et confortable


mercredi 2 novembre 2011

L'enfance aux livres - Retouches

« Pour autant que je me souvienne, Les malheurs de Sophie auront été mon livre primordial. »

Lu dans Si le grain ne meurt d'André GIDE :
« La littérature enfantine française  ne présentait alors que des inepties, et je pense qu'il [le père de l'auteur] eût souffert s'il avait vu entre mes mains tel livre qu'on y mit plus tard, de Mme de Ségur exemple -- où je pris, je l'avoue, et comme à peu près tous les enfants de ma génération, un plaisir assez vif, mais stupide... »
Ce souvenir remonte, pour GIDE, au milieu des années 1870. Mais le retour sur le sentiment éprouvé à la lecture des livres de la russe comtesse date de beaucoup plus tard quand l'auteur travaillera à ce qu'il voulait être ses mémoires. Le livre, d'ailleurs, ne parût qu'en 1920, mais ne fut accessible au grand public que vers 1926 -- je me fie à la Note sur le texte de Pierre MASSON qui a établi l'édition de Souvenirs et voyages de la Pléiade.

Je demeure encore intrigué par le périple effectué, en un siècle, par ces inepties publiées sous le Second Empire depuis la bonne société française jusqu'à la petite bourgeoisie du Canada français. Je me souviens maintenant de mon effroi au récit des saignées par application de sangsues et des nombreux châtiments corporels infligés aux enfants, que dire de mon étonnement à la vue des illustrations, et de ma découverte de la différence entre le vocabulaire de l'écrit et celui de la conversation. Ainsi, à l'école, ai-je été repris pour avoir utilisé le mot colère comme adjectif -- je n'avais évidemment pas vérifié dans le dictionnaire, utilisé par une comtesse, de surcroît née Rostopchine, ce mot, pourquoi l'enfant sage que j'étais en aurait-il contesté l'usage ? C'est sans doute de cette époque que date ma dilection pour les mots sortis d'usage ou vieilles, ou pour les constructions désuètes, que, plus tard, j'entretiendrai par la fréquentation de SÉVIGNÉ ou SAINT-SIMON. Il n'empêche que j'avais été fort contrarié par cette correction qui, en quelque sorte, me révélait la faillibilité de la maîtresse d'école, une religieuse se tromper, ne bénéficiait-elle donc pas d'une parcelle de l'infaillibilité papale, et se montrer injuste à mon égard.

lundi 31 octobre 2011

En lisant, en écoutant : Le grand orchestre

Jacques RÉDA, Le grand orchestre, L'un et l'autre - Gallimard, Paris, mai 2011 (116 pages).

Jacques RÉDA est un autre de ces écrivains promeneurs dont j'aime à accompagner les déambulations littéraires et qui ont fait de moi un voyageur sédentaire; les titres (chez Gallimard) suivants vous donneront une bonne idée de sa façon : L'herbe des talus, Le sens de la marche, La liberté des rues, Le citadin, Accidents de la circulation. Avec lui, on a la jouissance piétonnière et le regard paisible.

J'ignorais qu'il était chroniqueur -- et grand amateur -- de jazz. Ce nouveau récit m'a ouvert une autre avenue où je l'ai suivi avec bonheur à la découverte de Duke ELLINGTON, mais aussi le sentier de la mémoire et des amours d'adolescence -- la première Béatrice --, la musique du premier rivalisant avec les charmes de la seconde :
« Je n'y percevais pour moi que le cri du soleil dans la haie touffue d,un sentier où ma première Béatrice avait fui, agacée, parce que je restais muet, les bras ballants, sans trop savoir non plus pourquoi je l'y avais entraînée. Or maintenant que je disposais des mots voulus et surtout de la capacité de leur substituer l'éloquence des gestes, elle s'était effacée, enfoncée dans le buisson ardent de cette musique. »
Le grand orchestre n'est pas une biographie mais, outre le récit d'une découverte, l'apprentissage d'une musique et une réflexion sur le blues, ce genre dont la très pieuse Mahalia JACKSON, qu'ELLINGTON avait invitée à interprétée quelques parties de la suite Black, Brown and Beige, n'appréciait guère et disait : « ceux qui chantent le blues appellent du fond d'une fosse profonde. ».
« Le blues...
le blues n'est...
le blues n'est rien...
le blues n'est rien qu'un jour froid et blafard...
Le blues ne se connaît personne pour ami,
Jamais où il passa ne fut de nouveau bien accueilli. »
J'ai pris beaucoup de plaisir au commentaire de RÉDA sur les enregistrements réalisés les 13 et 14 avril 1953, où « au plus creux de la vague qui ne remontera que deux ans plus tard, et comment le saurait-il, Duke, pour la première fois de sa vie, s'accorde un long moment de réflexion solitaire dans un studio d'enregistrement où une contrebasse et une batterie resteront aussi discrètes que la chaise et la table d'une cellule de carme. »

Il n'est pas facile de lire un commentaire sur une œuvre musicale que l'on ne connaît pas, lequel ne pouvant constituer, quel que soit l'art de l'écrivain, qu'une évocation. J'ai donc mis à profit le service de musique en ligne auquel je suis abonné, dont le catalogue est d'une incroyable richesse, pour me constituer une liste de lecture avec tous les titres mentionnés par RÉDA. J'ai ainsi pu mieux apprécier ma promenade du côté d'ELLINGTON.

Lire l'interview avec Jacques RÉDA à propos de Le grand orchestre dans l'Affuteur d'idées

vendredi 28 octobre 2011

L'enfance aux livres - souvenirs

Pour autant que je me souvienne, Les malheurs de Sophie auront été mon livre primordial. Celui par lequel je serai tombé dans les livres et, par eux, les mots. Il y aura bien eu des livres préhistoriques, des bandes-dessinées d’autrefois, sans phylactères, les aventures du canard Gédéon, celles du chat Félix, vieux albums français ayant appartenu, par ordre de primogéniture,  à mon père, après son frère ainé,  avant que ma tante, sa sœur, ne les leur confisquât, comme, des années plus tard, la mienne avec mes premiers Tintin, donnés par la tante de ma mère, et marraine de ma sœur, fondamentale querelle d’appropriation, de laquelle les objets de mon culte, qui en était encore à ses prémices, ne sortirent pas indemnes, marqués à jamais par un crayon enfantin et iconoclaste, laquelle, je le reconnais – il lui sera beaucoup pardonné – n’avait toutefois pas encore atteint l’âge de raison. Tout cela bien avant la lecture; du moins avant la lecture des mots, car je suis certain que celle des images occupait tout autant mes après-midi chez ma grand-mère paternelle que la télévision ou l’ordinateur retient celle des gamins d’aujourd’hui. Et me reliait, mais en partie seulement, à un monde surnaturel : à l’évidence, il se passait quelque chose dans cette étrange boîte dont le couvercle s’ouvre vers la gauche et qui n’a pas vraiment de fond.

mercredi 26 octobre 2011

Oulipo Show

À la création, en 1988, Robert LÉVESQUE -- le dernier des critiques de théâtre à Montréal -- a salué l'objet théatral qu'est Oulipo Show présenté par le Théâtre UBU et maintenant repris à l'Espace GO (jusqu'au 12 novembre). Je l'ai vu alors, en encore samedi dernier et le reverrai samedi prochain. Objet, en effet, je dirais plutôt qu'il s'agit d'une récitation mise en scène -- et brillamment éclairée -- de textes d'auteurs de ce mouvement littéraire, né en 1960, qu'est l'OuLiPo : l'OUvroir de LIttérature POtentielle.

Il était, semble-t-il, célébration oblige, indispensable que le programme de la soirée fut principalement consacré aux trente ans de la compagnie et au directeur de celle-ci, et non à des futilités tels l'histoire et le rôle de l'OuLiPo,  j'ai jugé utile de vous citer de larges extraits de l'article OuLiPo de J.-J. ROUBINE tiré du Dictionnaire des écrivains de langue française (1).
« Les membres fondateurs en sont Raymond Queneau, Jean Lescure, Jacques Bens, le mathématicien François Le Lionnais et quelques autres. Par la suite, ... en deviendront membres Georges Perec, Jacques Roubaud. Des correspondants étrangers ... Marcel Duchamp pour les États-Unis et Italo Calvino pour l'Italie.

Mais qu'est-ce que l'OuLiPo ? Ni un mouvement littéraire ...; ni une académie, malgré quelques ressemblances formelles; ni un groupe de recherche scientifique, même si ses membres pratiquent volontiers les mathématiques... Il se donne pour but  " d'opérer sur des matériaux constitués, organisés à des fins littéraires " (J. Bens). Il prend comme unique objet d'étude la structure de ces matériaux, " sans considération particulière de la beauté ". Autrement dit, il considère le langage comme une machinerie susceptible de produire toutes sortes de matrices correspondant à des structures prédéfinies. [...] L'OuLiPo prétend : 1. mettre au jour ces structures cachées; 2. en inventorier systématiquement les possibilités de fonctionnement; 3. inventer de nouveaux modèles structurels susceptibles de générer des œuvres nouvelles; 4. mettre à la disposition d'utilisateurs éventuels ses trouvailles. »
On aura tout compris, n'est-ce pas ? Surtout quand on aura appris qu'il y a deux orientations complémentaires : l'anoulipisme et le synthoulipisme, le premier partant d’œuvres existantes pour en dégager la potentialité, le second visant à créer de nouvelles structures textuelles, notamment grâce aux mathématiques. L'Oulipo Show présente des œuvres de la seconde catégorie. Voici un exemple de synthoulipisme, dit « S + 7 ».
« ... prendre un texte, littéraire ou non, et remplacer chacun des substantits (S) de ce texte par le septième substantif qui le suit dans un  lexique donné. On peut évidemment déduire de cette formule toutes sortes de variantes non moins fécondes, par exemple « S-5 », « A (adjectif) +/- 4 », « V (verbe) +/- 6 », etc. [...] Queneau, quant à lui, est l'inventeur de la technique dite de « littérature définitionnelle » [...]. Soit une phrase matricielle : on substitue à chacun des termes signifiants de cette phrase sa définition telle que la procure un dictionnaire. Ainsi, " le chat a bu le lait " devient, après un seul " traitement définitionnel " : " le mammifère félin carnivore digitigrade domestique a avalé un liquide blanc d'une saveur douce fourni par les femelles des mammifères ".
Les travaux de l'OuLiPo offrent ainsi un mélange unique d'esprit de système, d'humour et de charme poétique. Ils ont le mérite de nous rappeler, sans avoir l,ai d'y toucher, que les plus grands chefs-d’œuvre sont fondés sur des règles du jeu contraignantes et un tantinet absurdes. Mais l réussite qui en découle transforme cette absurdité en nécessité. Chaque écriture est une combinatoire, plus ou moins rigoureuse, plus ou moins avouée, et la phraséologie du génie, de l'inspiration, n'a d'autre fonction, des romantiques aux surréalistes, que de camoufler cette réalité « cuisinière » pour mieux sacraliser les œuvres et leurs auteurs. »
On lira avec beaucoup de plaisir, de Raymond Queneau, justement, les Exercices de style (qui constituent l'essentiel de l'Oulipo Show).


(1) Dictionnaire des écrivains de langue française, Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty et Alain Rey, Larousse (2001)

lundi 24 octobre 2011

Le grand orchestre

Jacques RÉDA, Le grand orchestre, L'un et l'autre - Gallimard, Paris, mai 2011 (116 pages).

Après le Jacques ABEILLE, j'ai ressenti un désir de légèreté, je crois que ce bref livre de Jacques RÉDA, auteur que j'aime beaucoup, fera bien la transition.

Présentation de l'éditeur :

« Alors je suis retourné chez Duke, et ça s'est aussi bien passé que lorsque Hodges et Coolie ont reparu après quatre ou vingt ans d'escapades. Duke était un vrai grand seigneur. Il n'a jamais eu de domestiques : ses musiciens devenaient ses pairs. Sans fortune, il payait de sa poche la location des studios où, en plus de toutes ses tâches, l'orchestre jouait pour lui. Et ils n'étaient plus à chaque fois qu'un seul amoureux qui fait resurgir sa Béatrice. Ma place était chez eux. 
Maintenant que je me trouve de nouveau seul dans la coulisse, avec mon trombone élégiaque et le programme inutile de mes souvenirs, je n'attends plus que la mienne réapparaisse, puisque c'est moi qui serai parti. Je ne connais plus que l'attente motrice qui est le fondement du rythme, et j'écoute l'orchestre qui redémarre après quelques drus, hardis accords du piano. »

J'aime bien, déjà, l'incipit :

« C'est d'une manière tout à fait subreptice que je suis entré comme auditeur d'abord stagiaire dans l'orchestre de Duke Ellington : un dimanche, il me semble, du printemps de 1947, soit un peu avant ou après, peut-être, à des milliers de kilomètres de notre Île-de-France encore provinciale, d'une version de Sophisticated Lady pour la série patriotique dite V-Disc.

Jacques Abeille

Écoutez Jacques ABEILLE parler de lui et de son œuvre dans l'émission de France Culture Du jour au lendemain. Il parle aussi, très bien,de Bordeaux et des Jardins statuaires. Comme quoi une simple courge peut appeler un merveilleux monde.

vendredi 21 octobre 2011

Ménage

La DURAS entre dans la Pléiade et ma bibliothèque (de quelle figure de style s'agit-il là cher lecteur ?), j'en profite pour en extraire les anciennes éditions, que j'apporterai à la bouquinerie (les prendra-t-on seulement ?) : comme chantait BRASSENS « Place aux jeunes en quelque sorte. »

En sortira aussi La vie est brève et le désir sans fin de Patrick LAPEYRE, fort vanté l'an dernier, que je n'avais que médiocrement apprécié. Mais noté quelques passages dont celui-ci -- prémonitoire ? :
« Ils pourraient se séparer, mais ils continuent à vivre ensemble, sans doute parce que dans leur confusion émotionnelle ils ont besoin d'ordre -- même si chacun d'eux a son ordre à lui -- et qu'ils ne redoutent rien tant que de voir leur vie livrée au chaos et à la dispersion.
Aujourd'hui le compromis tient toujours.
Les couples -- le leur, en tout cas -- ressemblent souvent à des organisations incohérentes, alors qu'ils sont en réalité une alliance d'intérêts bien compris. »

Citation

De la DURAS, forcément, d'elle on a parlé et parlera.
« Elle lui a dit aussi qu'elle savait qu'il ne pouvait pas encore comprendre ça qu'elle lui disait mais qu'elle ne le savait pas au point de se taire. L'enfant écoutait tout. Tout il écoutait, cet enfant. » Yann Andréa Steiner, P.O.L.

Le commentaire de Michel BRAUDEAU, dans sa critique du MONDE : « nous pas tout n'avons compris, c'est sûr. »

Marguerite Duras - Newsletter du Magazine Littéraire

On n'y échappera pas, Angelo RINALDI doit se tortiller sur son fauteuil d'Immortel, là voici, oui, c'est ça, pléiadisée, la folle de la côte normande. Les deux premiers volumes sont déjà commandés chez mon libraire : et pourtant nulle autre ne provoque chez moi un sentiment amour/rejet aussi vif.

Marguerite Duras - Newsletter du Magazine Littéraire

Les jardins statuaires

Jacques ABEILLE, Les jardins statuaires, dessins de François SCHUITEN, Éditions Attila, Paris, 2010, première édition aux éditions Flammarion en 1982 (473 pages).  

Les chats sont des êtres d'habitudes, ils n'en changent que rarement. J'ai donc remarqué le nouveau rituel institué par le chat Ludo quand il vient me rejoindre sur le canapé de lecture.

Dès qu'il m'y voit bien installé, je le vois s'approcher, et, avant que d'y sauter, entreprendre une série de circonvolutions autour du meuble, tel les Hébreux de Josué tournant autour de Jéricho,en poussant à l'occasion un miaulement rauque dont la stridence ne laisse pas de m'étonner.

Je poursuis donc, avec délectation, la lecture du roman de Jacques ABEILLE approchant maintenant de la conclusion. Il n'en demeure pas moins que j'ai éprouvé hier, le reprenant, le sentiment qu'il me restait encore cent pages à lire et la joie qu'il en résultait. Serait-ce un livre magique -- c'est, par ailleurs, un peu comme la Recherche un livre qui est en cours d'écriture -- dont le récit s'écrirait au fur et à mesure de la progression de la lecture ?

Nous avons aimé - Le Testament de Melville, d'Olivier Rey - Newsletter du Magazine Littéraire

Nous avons aimé - Le Testament de Melville, d'Olivier Rey - Newsletter du Magazine Littéraire

J'attends impatiemment que ce livre arrive à la bibliothèque, donc j'avais beaucoup aimé, il y a déjà quatre ans, l'essai intitulé Une folle solitude -- Le fantasme de l'homme auto-construit où l'auteur voyait dans l'orientation des poussettes -- l'enfant étant tourné ou vers l'avant ou vers l'arrière -- une métaphore de l'homme contemporain.

mercredi 19 octobre 2011

Sombre clarté

« La plupart des contrats utilisés au Québec proviennent de modèles anglo-saxons traduits et adaptés. Rédigée dans un style complexe, la clarté de la langue y est souvent absente. » Le Journal du Barreau, 9 octobre 2011, page 9.


Loin de moi l'idée de m'ériger en censeur d'écriture, mais quand je lis telle phrase, mon sang ne fait qu'un tour. Et dans un texte sur la lisibilité encore ! Un tel amphigouri : l'adjectif qualifiant le sujet on a donc une clarté rédigée... De plus le « y » n'a aucun sens.


dimanche 16 octobre 2011

Jardins statuaires

Jacques ABEILLE, Les jardins statuaires, dessins de François SCHUITEN, Éditions Attila, Paris, 2010, première édition aux éditions Flammarion en 1982 (473 pages).

Voici plusieurs semaines que j'accompagne, à pas mesurés, le narrateur dans son exploration du pays des jardins statuaires, dont je ne saurais trop vous conseiller la lecture. Voici un roman -- grâce soit rendue au libraire qui me l'a conseillé, et fait découvrir son auteur -- qui vous fera échapper à l'agitation du monde littéraire de l'automne. Oubliez les prix et infarctus littéraires de la saison et partez en voyage (en toute sécurité, sans craindre nulle arnaque et pièges à touristes).

Pour l'heure, je n'en dirai pas plus.

T'as d'beaux yeux - Atmosphère

Dans la foulée de l'article Avec ces yeux-là j'ai pensé utile de reproduire l'extrait du film Quai des brumes qui n'a pas peu contribué à la légende de Michèle MORGAN. Un ami, récemment de passage à Paris, croyait que cette phrase provenait du film Hôtel du Nord et nous a envoyé une photo de la façade de l'hôtel en question. Mais c'est pour une autre phrase que ce film est connue : Atmosphère, atmosphère.








Rédigé sur mon iPad.

lundi 10 octobre 2011

Domestique chez Montaigne

Michel CHAILLOU, Domestique chez Montaigne, L'imaginaire - Gallimard, Paris, 1982 (277 pages).

Présentation :
« Septembre 1980, sud-ouest de la France, une cloche qui tinte. C'est dimanche dans un village, beaucoup de touristes entre les collines couvertes de vignes. Quelqu'un s'interroge, une pancarte indique: "Château de Montaigne". L'homme vient-il ranimer des souvenirs scolaires ? Il hésite, de la fameuse tour au cabaret, à l'église. Que cherche-t-il ? A travers une intense pérégrination géographique, historique, littéraire, sentimentale, il s'abandonne à sa mémoire comme un ivrogne. Il visite, marche, s'identifie à l'air qu'il respire, au vin bu, aux gens d'aujourd'hui, d'hier. Ces paysans traînent la savate derrière leurs ancêtres, va-t-il les écoutant finir par baiser sur la bouche Montaigne ? Quel souci le hante ? Il semble connaître les gardiens du château. Quel roman l'attache à ces remparts ? à l'entrée dite à chicane ?
Le lecteur est invité à chausser des bottes de quatre siècles. Il vit simultanément l'actualité du village, un 23 septembre (date anniversaire du mariage de Montaigne, et à dix jours près celle de sa mort), et les années de troubles d'autrefois, 1980 s'efface devant 1580, 1581. Montaigne revient d'Italie, nous revenons de quoi ?
Témoigner de ce qui a pu être vécu en ces lieux, s'adonner à une fiction où des figures se forment et se défont au gré de variations infinies, tel paraît être le propos de l'auteur qui, à sa façon, par de singuliers détours, retrouve quelque chose de la démarche des Essais. »
Un livre qui, cher lecteur, ne contredira pas ma réputation d'amateur de textes difficiles, non qu'il le soit, mais il est tellement plus aisé de donner dans les lieux communs, surtout s'agissant de réputation, au lieu de se risquer à, allons-y d'une métaphore facile, sortir des sentiers littéraires battus : vivement la facilité; d'autant plus que telle critique déconseille de le lire dans le métro -- tout est dit.

En bref, cher lecteur,qui souhaite te distraire, ne lis pas Domestique chez Montaigne de Michel CHAILLOU, il doit bien y avoir un ou deux NOTHOMB ou autre texte à grand tirage qui traînent sur les étals des marchands de livre.

Si, toutefois, tu échappes à la précipitation du jour, et peux laisser éteinte la lucarne aux images, vas-y lentement, oublie tes idées sur le récit et la narration, et entre dans ce voyage dans une langue qui te conduiras à Montaigne et chez Montaigne.

Pour te donner une petite idée de ce qui t'attend, voici les premiers paragraphes :
« Toux, noir, fond de commode, d'armoire, fond, sac peut-être ? Toux, comme un raclement de sabots tiré hors d'hiver.
   Pénombre, s'accoutumer. Une chose bouge, craquements. Le bruit fait le chien, renifle. Quatre pattes d'une table, nuit très haute, attachée à l'oeil-de-boeuf. On dirait que l'instant s'épouille.
   Flamme, main qui protège, clair d'un visage. Plus rien, noir encore, juron, autre allumette. Homme la cinquantaine incandescente, rides, tignasse, vague chemise, torchon des jambes nues, poils, posture accroupie, assiettes, chandelle, pommes, poires à moitié rognées, carpette, nature morte au bas d'un lit, couleur qui brûle, panorama de pieds de chaises.
   Il se relève, enfile un caleçon long, dérobe au passage un vit presque grand veneur, tousse, veut cracher.
   Crache, expectore son âme dans l'évier, ouvre le robinet, le gaz, prend une casserolle, la remplit. Se désintéresse de la suite, machinerie qu'il enclenche tête vers la bougie fichée sur une soucoupe à l'angle du buffet.
   Il rêvasse, la planète s'équilibre, neige bloquée aux antipodes. Quelle heure ? Cinq ? Six ? Davantage ? Le jour ronge le bas des volets. »

mercredi 5 octobre 2011

Citation : La Plaisanterie

J'ai mis en ligne mon article sur La Plaisanterie un peu trop vite; voici donc un passage qui me semble important :
 « Quand les camarades jugèrent que mon comportement et mes sourires sentaient l'intellectuel (autre péjoratif célèbre en ce temps), j'en arrivai finalement à les croire, incapable que j'étais d'imaginer (c'était au dessus de mon audace) que tous les autres pouvaient se tromper, que la Révolution elle-même, l'esprit du temps, se trompait, tandis que moi, individu, j'avais raison. Je me mis à surveiller quelque peu mes sourires, et ne tardai pas déceler au-dedans de moi une mince fissure qui s'ouvrait entre celui que j'étais et celui que (selon moi) je devais et voulais être. »
Le roman de KUNDERA est écrit au milieu des années soixante, mais le fait à l'origine du titre se passe peu de temps après la prise du pouvoir par les Communistes à Prague en 1948. La remarque sur la qualité d'intellectuel est toujours, hélas, et plus que jamais, actuelle. De même que le passage sur la force de l'opinion publique sur l'image de soi : je vous renvoie, à cet égard, au livre d'Alain EHRENBERT, L'individu incertain.

La Plaisanterie

Milan KUNDERA, La Plaisanterie, in Oeuvre volume I, Préface et biographie de l'oeuvre par François RICARD, Bibliothèque de la Pléiade n° 567, Gallimard, Paris, 2011 (1479 pages).

Je n'ai que peu de discipline, et me laisse volontiers glisser sur ma pente naturelle à la procrastination. Témoin, cet article sur La plaisanterie que je remets incessamment au lendemain depuis un bon mois. Je me laisse grignoter les jours par ces petits aléas du quotidien, sans compter ce travers du butinage informatique : à croire que je m'assimile à mon fureteur, Firefox, et, succédant aux zappeurs du téléviseur, serais devenu un inconstant de la virtualité. Certes, tout n'est pas que tu temps perdu -- me mettrai-je un jour à sa recherche ? car je trouve, de journal en dictionnaire, de commentaire en critique de quoi y faire mon miel : ceci pour la lecture. Et pour l’ouïe, les podcasts, qui amènent à leur tour leur lot de clics. Oui, je suis devenu la souris : un agité du clic, et ma pile « d'à lire » ne diminue pas beaucoup.

Retour sur KUNDERA et La Plaisanterie (voir Le malentendu de la plaisanterie) dont l'entrée dans le monde littéraire parisien fut concomitante de celle dans la capitale tchécoslovaque des chars du pacte de Varsovie. Au grand dam de l'auteur, mais comment -- et pourquoi -- faire taire les trompettes de la renommée ? Quelques décennies plus tard, il est désormais loisible au lecteur de lire ce très bon roman pour ce qu'il est, et non pour ce qu'on voulait croire qu'il était : une grande œuvre.

Tenant que le style n'est pas une manière d'écrire, mais de représenter le monde, on découvre, sur sept partie et quatre personnages principaux, une vision d'un monde où l'enthousiasme d'une Révolution qui se cherche ne trouve que la cruauté de la rumeur et où l'invention de l'Homme nouveau ne fait pas l'impasse sur la mesquinerie des intérêts de l'individu.

Scripta manent regrettera Ludvik qu'une carte postale envoyée par dépit conduira aux travaux forcés et changera le cours de la vie -- voilà pour l'intrigue. Mais, contrairement à ce que l'on aime à croire, le roman ne se résumant pas à son histoire, sinon en quoi se distinguerait-il de la relation enjolivée d'un fait divers ? on ne peut que constater le pessimisme qui se dégage de celui-ci: à quoi bon ? (on me pardonnera cette digression, je sors à peine du MALRAUX de L'Homme précaire et la Littérature). Surprenant chez un auteur alors si jeune, quoiqu'il n'y a pas d'âge pour voir la vie en noir, ou plutôt ne pas se complaire dans une vie en rose aussi romanesque que fantasmée. Bref, citation latine pour citation latine, et pour résumer à l'extrème, le lecteur passe du Scripta manent  au vanitas vanitatum et omnia vanitas de la Vulgate. Tout passe, en effet, et le lecteur sera en mesure de le constater avec l'une des chutes du roman.

Bonne lecture -- une fois que vous aurez fini votre petit quart d'heure avec le nouveau NOTHOMB.

samedi 1 octobre 2011

Voix

Thomas BERNHARD, Extinction, adaptation de Jean TORRENT, lecture pas Serge MERLIN, réalisation Blandine MASSON et Alain FRANÇON au Théâtre Prospero dans le cadre du Festival international de littérature.

Je n'ai rien à ajouter aux commentaires élogieux déjà reçus par la lecture de l'adaptation du dernier roman du romancier autrichien Thomas BERNHARD. Sauf à vous faire part d'une observation fruit de ma réflexion sur celle-ci.

L’œuvre  est d'autant plus puissante qu'elle est portée par une voix. Serge MARLIN joue de celle-ci comme d'un instrument qui va du pianissimo au fortissimo, une voix qui murmure puis qui rugit selon le sens que le comédien veut donner au texte. Une voix qui, en outre, s'appuie sur le silence pour créer une atmosphère de tension à laquelle il est impossible d'échapper : une fascination auditive, en quelque sorte.

Je fréquente régulièrement les diverses scènes de Montréal, une bonne vingtaine de pièces par année, bon an mal an, et je ne me souviens pas d'y avoir, depuis longtemps, entendu une voix. Je ne voudrais pas donner dans la nostalgie de l'insupportable « dans mon temps », mais qui, chez nos comédiens, succède aux voix de la génération qui est montée sur les planches dans les années cinquante, la dernière à avoir été formée avant la télévision ? Les voix des ROUX, MILLAIRE, GROULX, LACHAPELLE, FAUCHER par exemple. J'en viens à me demander si l'habitude du microphone n'a pas fini par tuer la voix chez nos comédiens. Chacun sait qu'il est impossible pour eux de ne se consacrer qu'au théâtre et que le recours à la télévision et au cinéma leur permet de vivre décemment. Mais je crains que nous n'en payions le prix. Or en France, d'où Serge MARLIN est originaire, il est possible, il en est la preuve, pour un comédien de ne vivre que du théâtre.

Je me demande en outre si la voix n'est pas, victime de l'amplification, également victime de la préséance du metteur en scène. Tenez par exemple la réclame du Théâtre du Nouveau Monde pour la saison en cours : Yves DESGAGNÉ raconte L'École des Femmes un histoire de Molière. Ce qui me semble révélateur d'une certaine pipolisation du rôle du metteur en scène : c'est lui qui nous compte une histoire; pas Molière. Il me semble que le théâtre, de plus en plus spectacle, privilégie le visuel dans la représentation au détriment du texte, lequel n'est plus guère porté que par des voix interchangeables, c'est désormais le visuel qui fait sens, et non plus le son.

La lecture d'hier me le fait regretter.

vendredi 30 septembre 2011

Voici un extrait du billet de Pierre FOGLIA publié dans la Presse du 29 septembre 2011 et intitulé Résister fatigue. Je me sens très proche de ce propos sur la critique et le marché de la culture.

« Je viens de voir un mauvais film québécois que les critiques, mes préférés comme les autres, ont encensé unanimement, pas forcément pour de mauvaises raisons - en fait, je soupçonne qu'ils ont aimé ce film par sympathie pour son auteur. Qu'importe. C'est un mauvais film.

Critiquer, c'est bien des affaires, mais c'est aussi, c'est d'abord un acte de résistance. Résistance à la mode, à la facilité, aux idéologies, à la morale, au milieu, à la pub. Résister pour ne pas devenir un singe.

Résister surtout aux techniques de plus en plus raffinées et efficaces de mise en marché de l'objet culturel et de la performance culturelle.

Ce qui est effrayant, dans la pub de McDo dont je vous parle, c'est le rapport entre le génie - j'exagère à peine - qu'on a montré pour la concevoir et la médiocrité de son objet: le hamburger en question. Pareil dans l'industrie de la culture. La big machine à produire des enthousiasmes en amont du produit culturel qu'on veut nous vendre est très souvent plus inventive, plus géniale que le putain de hamburger culturel qu'elle veut nous faire avaler.

J'ai parlé l'autre jour d'un presque mauvais livre que je venais de lire en vous soulignant avec quelle impatience je l'avais attendu comme le chef-d'oeuvre du siècle. Je ne me reconnais pas dans cet imbécile qui attend un nouveau livre avec impatience. J'en ai assez d'anciens à relire sur mes tablettes pour ne pas avoir à acheter un seul nouveau livre d'ici à ma mort. Il y a forcément quelqu'un quelque part qui m'a pris pour un singe, qui s'est mis à bouffer une banane devant moi, et j'ai marché à fond. Il faudra donner le Goncourt du livre étranger à l'auteur du plan, pas à l'auteur du livre.

Pour vous dire comme le mal est profond, depuis ce livre-là, j'ai déjà récidivé en achetant un autre mauvais livre dont la critique québécoise chouchoute l'auteur ces jours-ci. Un livre qu'on nous présente non pas comme un chef-d'oeuvre, mais comme l'événement sympathique de la rentrée littéraire au Québec. Qui n'a pas envie de lire un petit livre sympathique au lieu d'un gros chef-d'oeuvre? Au bout de 20 pages, j'ai compris que je venais encore de me faire fourrer. Il faut féliciter l'agent littéraire responsable de cette remarquable mise en marché, un cas d'école à enseigner dans les cours de marketing: le coup du petit livre sympathique.

Je sais que je vous énerve en ne vous nommant ni le film ni le livre qui m'ont servi de petit bois pour allumer cette chronique. C'est voulu. Pas de vous énerver. Le problème n'est pas un mauvais film, de mauvais livres. Le problème, c'est que nous sommes en train de devenir des singes. Le problème, c'est la «bananisation» de la culture. »

mercredi 28 septembre 2011

Hommage à Lucien Jerphagnon

Je ne saurais trop vous engager à écouter la rediffusion, dans le cadre de l'émission À voix nue, de ces entretiens avec Lucien Jerphagnon, récemment décédé, dont voici le premier : Hommage à Lucien Jerphagnon 1/5. Une petite demi-heure d'un grand bonheur.

lundi 26 septembre 2011

Le français sur les ondes

Encore sur France Culture, cette fois-ci l'émission Tire ta langue, où il est question de l'évolution de la prononciation du Français.


J'ai eu, il y a quelques semaines, un assez vif échange avec un ami qui me reprochait de dire Le Caravage au lieu de Caravaggio, pour l'exposition tenue récemment au Musée des Beaux-Arts du Canada. Notons, au passage, que les affiches maintiennent, comme en anglais, le nom, si j'ose dire, à l'italienne.

On apprend à l'écoute de l'émission, qu'il y a, en prononciation comme partout ailleurs, et des phénomènes de mode, et de l'afféterie, voire une idéologie de la prononciation. Il semblerait ainsi que, « si la tendance se maintient » on ne françiserait plus les mots étrangers, surtout les noms propres de personnes ou de pays. Tel le débat sur Bélarus ou Biélorussie. Pour moi, j'ai toujours été agacé d'entendre Hrouann Carlôss, nom espagnol du roi d'Espagne Jean Charles Ier; faudra-t-il renommer Charles-Quint ? Et, à ce compte, pourquoi pas Benedickt Ier ? Déjà que, rédacteur de lois, j'étais obligé d'écrire Elizabeth II au lieu de la graphie habituelle française d'Élisabeth II.

vendredi 23 septembre 2011

Citation : Malraux

Une phrase du philosophe Marcel GAUCHET a retenu mon attention il y a quelques jours, pour lui, parlant de littérature, le style n'est pas une manière d'écrire, mais une manière de voir le monde.  Impossible de ne pas la rapprocher de MALRAUX et de L’Homme précaire et la Littérature dans lequel je chemine comme dans un jardin enchanté. Oui, MALRAUX a du style -- irais-je jusqu'à dire qu'il est un style. Jugez-en par ce passage -- je rappelle que le livre date de 1977 -- où il est question des amateurs d'art -- la secte; je doute qu'on pourrait lire ce texte sous la plume de tels de nos ministres du Patrimoine ou de la Culture :
«  Ah ! si l'on découvrait que la passion de l'art est inséparable d'un gène supplémentaire ! Gène par lequel l'amateur -- de nouveau semblable en cela au créateur -- rapporte l'oeuvre d'art au monde de l'art, un tableau de modistes de Degas, à l’impressionnisme et non aux chapeaux, le sonnet de Mallarmé à la poésie et non à Cléopâtre. Bien plus qu'aux sociétés de collectionneurs, les sectes de l'art font penser aux homosexualités libres, où les homosexuels n'étaient ni élus ni maudits (alors que le mot sodomie s'inscrira sur un fond de bûchers). Leurs adeptes ne devenaient pas homosexuels parce qu'ils préféraient les garçons aux filles, ils les préféraient parce qu'ils étaient homosexuels. Las artistes n'attribuent pas leur art des valeurs des valeurs supérieures à celles de la vie, ils les éprouvent telles, comme ce qui concerne le Christ possède pour un chrétien une valeur irréductible du seul fait de le concerner. L'art partage d'ailleurs avec les religions la présence des morts. La littérature unit présent et passés littéraires, comme les grandes religions unissent le présent au passé sacré. Aux yeux des laïques, un livre est contemporain ou témoin d'un passé. Mais la secte lit-elle Eschyle, Shakespeare, Pascal, comme des témoins de leur temps ?

« Qu'appellons-nous donc un artiste, créateur ou non ? Sans le savoir, sans le savoir tout homme à qui un art est NÉCESSAIRE. »

Maintenant, lecteur, une grande respiration, une gorgée de thé. Dans le même paragraphe le pédé et le Christ pour définir ce qu'est un amateur d'art. Et, au passage, une définition de l'homosexualité -- toujours pas tranchée de nos jours, génétique ou acquise : l'est-on, ou le devient-on ? Ou, comme chez PROUST, en est-on ?

jeudi 22 septembre 2011

Rien à voir : souvenirs, souvenirs

Vies de Job IV

Pierre ASSOULINE, Vies de Job, Gallimard, Paris, janvier 2011 (491 pages).
Job - Georges de La Tour

Il est grand temps de refermer cette série de commentaires sur le livre d'ASSOULINE. Ayant écrit, en cours de lecture, que je ne comprenais pas en quoi il s'agissait d'un roman, je dois me raviser, même si l'argument de l'auteur ne me persuade pas complètement. Toute vie étant un roman, selon le cliché mille fois rebattu, écrire la biographie d'un personnage de la Bible, qui n'était vraisemblablement pas juif, qui tient du mythe ne peut que participer de la nature du roman, quelles que soient les données factuelles dont il est fait état dans l'ouvrage.

En fait, l'art d'ASSOULINE est de nous montrer la constante présence dans notre culture -- et l'on vise les trois religions dites « du Livre » -- que ce soit dans la peinture, ainsi chez Georges de La TOUR et même chez Anselm KIEFER; la littérature, ainsi que le cinéma, avec A Serious Man des frères COEN. Au passage, il règle la question de cet autre cliché « pauvre comme Job » et explique la façon dont chaque siècle aura eu « son » Job.

Un chapitre qui m'a particulièrement touché est celui où ASSOULINE parle de la mort accidentelle de son frère ainé, de laquelle il s'est toujours senti responsable, ainsi que celle, à un assez jeune âge, de son père.

En terminant, quelques citations glanées de ci, de là.

«  ... un monde où l'on connaît le prix de chaque chose et la valeur d'aucune. »  P. 269

« ne laissons pas les preuves fatiguer la vérité; il vaut mieux rester sur ses propres souvenirs, ses fantasmes, et ses rêves.» P. 327

« ... du temps où la marque des meilleurs faiseurs se sentait sans s'afficher. » P. 349

« Ce serait tellement mieux si on pouvait être mort sans avoir à mourir. » P. 370 Phrase qui nous rapproche de MALRAUX qui distinguait le trépas de la mort.

Comme on dit généralement, pardonnez moi la facilité de la formule : vivement recommandé.