samedi 29 décembre 2012

La Dame au petit chien

Anton TCHÉKHOV, La Dame au petit chien, in Oeuvres III, La Pléiade, Gallimard,  Paris, 1971 (1033 pages).

Je mène désormais en parallèle avec trois auteurs un dialogue en lecture que rien ne semble épuiser, et auquel vous pouvez participer si vous avec la patience de me lire. À la base de ce triangle littéraire, les carnets aigres-doux d'André Major et le récit Regardez la neige tombe -- comme elle tombe, délicate, en cet après midi de fin décembre, pendant que je rédige ces lignes -- fort justement sous-titré Impressions de Tchékhov, qui vaut bien toutes les biographies du monde; au sommet, les récits -- comme les appelle le recueil de la Pléiade, mais que beaucoup qualifient de nouvelles --  de ce dernier, dont celui-ci, qui date de 1899.

La neige tombe, et je m'identifie, avec je ne sais quelle mélancolie, aux pensées de Gourov, la personnage principal du récit :
« Des activités vaines et des conversations oiseuses toujours sur les mêmes sujets absorbent la meilleure partie de votre temps, le meilleur de vos forces, et, au bout du compte, il ne vous reste qu'une vie étriquée, aux ailes rognées, une vie de pacotille, et aucun moyen de s'en échapper, de fuir, c'est comme si l'on était enfermé à l'asile ou dans un pénitencier. »
Passons chez le Major du Sourire d'Anton ou l'adieu au roman :
« ... il arrive aussi [...] qu'une réflexion vous frappe avec la force et la vélocité d'une évidence, que vous faites vôtre aussitôt, un peu déçu tout de même de ne pas en être l'auteur. »
Chez Grenier :
« Maintenant j'ai l'impression que j'ai appris à lire dans son œuvre et qu'à travers l'individu nommé Tchékhov qui vécut si loin d'ici, il y a un siècle, je reconnais et j'aime tout ce que l'on peut savoir d'un homme, les qualités et aussi les défauts. »
Au vrai, moins de la mélancolie qu'une certaine forme de lucidité, version moderne du gnôti séauton des Grecs, lequel n'est  pas le « connais-toi toi-même » qu'en ont fait les Chrétiens, mais bien un « connais tes limites, connais ta condition ». Pourtant cette lucidité nous permettra-t-elle jamais de savoir qui nous sommes vraiment ? Si  les autres ne la trouveront jamais, n'y a-t-il pas chez nous quelque aveuglement à prétendre connaître notre identité ?

Encore Gourov :
« Les femmes l'avaient toujours pris pour autre chose que ce qu'il était, ce n'était pas lui qu'elles aimaient en lui, mais un être né de leur imagination, qu'elles avaient avidement cherché à travers leur vie; puis, quand elles s'apercevaient de leur erreur, elles continuaient à l'aimer. Et pas une seule d'entre elle n'avait été heureuse avec lui. Le temps passait, amenant d'autres rencontres, d'autres liaisons, d'autres ruptures, mais jamais il n'avait aimé; c'était tout ce que l'on voulait mais pas de l'amour. »
Et l'on songe tout de suite à Swann et à Odette... 

Pour moi, je connais bien des mariages qui n'auraient pas dû se faire ! Toujours la neige qui tombe, et Dietrich chante Want to buy some illusions...

vendredi 28 décembre 2012

Richard POWERS, Gains, traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude et Jean Demanuelli, Le Cherche-midi, Paris, août 2012 (630 pages); titre original Gain; également disponible en version électronique.

Il m'arrive encore de céder au chant des sirènes littéraires -- je ne me corrige pas de ce travers--, et une critique bien tournée me poussera à me procurer l'objet vanté, car j'aime à découvrir de nouveaux auteurs, c'est à dire des auteurs que je ne connais pas. En l'espèce, c'est l'éloge de Florence Noiville, du Monde, qui aura piqué ma curiosité :
« On retrouve dans Gains cette structure en double hélice - général/intime - que Powers affectionne. Mais, cette fois, c'est l'économie qui l'intéresse. Nous suivons l'ascension irrésistible d'une entreprise de savon créée à Boston au début du XIXe siècle par la famille Clare. Powers explique comment les produits Clare ne vont pas tarder à tout envahir et pas seulement les armoires à pharmacie des Américains...
Son roman est un jeu d'écritures en partie double, où il est sans cesse question de prix, d'estimations, de dépréciation, des termes de l'échange, bref de débits et de crédits. Cours des matières premières, nombre de grandes fortunes, pourcentages de guérison... Tout est chiffre, espérance de gain. Mais quel gain ?...
Sixième roman traduit en français, Gains n'est pas un livre récent et c'est dommage. Lorsque Powers l'écrivait, en 1998, il ne pouvait imaginer la crise de 2008, les subprimes, les scandales des banques ou les turpitudes de l'industrie du tabac qui auraient rendu sa démonstration plus tranchante encore. Quinze ans plus tard, son livre reste néanmoins une peinture effarante de la société de consommation, de sa genèse et de ses dangers. Des dangers impalpables dont les victimes - nous tous - sont presque toujours des complices »
Prudent, j'ai réservé le livre à la bibliothèque, car, lecteur échaudé devient économe, et le pavé  -- 630 pages -- est arrivé quelques semaines plus tard. Las, j'en suis sorti... lessivé (ce qui est un comble pour une histoire de détersif).  Mon goût aurait-il à ce point évolué que je n'éprouve plus guère de plaisir à ces essais brillants habillés en roman ? Fût-ce, comme le mentionne Noiville, sous la forme d'une double trame narrative. Ni à ces exercices de descriptions exhaustives où rien n'est épargné au lecteur, qu'il s'agisse des règles de mise en  marché d'un produit ou du traitement contre le cancer. On tiendrait Balzac, à qui on a comparé l'auteur, pour un écrivain d'une très abstraite sécheresse. Par curiosité, je suis allé voir du côté des Spendeurs et misère des courtisanes, pour y constater que, s'il est vrai que Balzac a toujours un message, ses descriptions sont au service du récit, pas l'inverse. D'où cette désagréable impression de lire une thèse -- un pensum. D'autant plus qu'on le voit venir, l'auteur, l'auteur, avec ses gros sabots idéologiques : le capitalisme, cancer social, offre des produits -- en l'espèce du savon et d'autres produits dérivés -- qu'il faut vendre coûte que coûte; produits qui suscitent, à leur tour, un cancer chez les individus qui se les procurent. D'où vie et mort d'une entreprise et vie et mort d'une mère de famille. Encore que l'entreprise, si elle échappe au contrôle de ses créateurs, ne meurt pas vraiment... C'est donc par lassitude devant ce vérisme à peine romanesque que j'ai accéléré faisant du roman de Powers un véritable page turner, mais pas pour le motif souhaité, et fort à regret car je souhaitais de l'aimer ce livre. Je crois déceler, chez les Américains, une pente assez fort vers ce genre d'écriture sèche et didactique, qui a tout le souffre du scénario de film.

Tant qu'à donner dans l'économie, lisez plutôt l'essai de Serge Audier, Néolibéralisme (s) chez Grasset.

Présentation :
« 1830. La famille Clare crée à Boston une petite entreprise de savon. Celle-ci va évoluer au rythme des États-Unis et devenir, un siècle et demi plus tard, une véritable multinationale. Des plantes médicinales aux cosmétiques, détergents et autres insecticides, des pionniers inventifs au règne de la communication et du libéralisme, le chemin sera long et impitoyable.

1998. Laura Bodey, 42 ans, divorcée, mère de deux enfants, travaille dans l'immobilier à Lacewood, Illinois, siège des usines de Clare Inc. Sa vie va basculer et son destin converger d'une façon inattendue avec celui de la multinationale, faisant d'elle une victime révoltée par l'idée de fatalité.

Après Trois fermiers s'en vont au bal et Le Temps où nous chantions, Richard Powers ausculte l'influence du libéralisme sur la vie quotidienne et les destinées individuelles. Animé à la fois par une vision globale et une rare puissance émotive, il plonge le lecteur dans les contradictions de la société de consommation, et met en scène avec brio et tension les gains et les pertes auxquels est confronté l'humain. »

jeudi 27 décembre 2012

Le sourire d'Anton ou l'adieu au roman - Carnets 1975-1992

André MAJOR, Le sourire d'Anton ou l'adieu au roman - Carnets 1975-1992, Boréal Compact, Montréal, réédition 2012 (187 pages).

Il y a exactement vingt ans aujourd'hui, André Major lisait Le neveu de Wittgenstein de Thomas Bernhard « aussi stimulant que Maîtres anciens, sans en avoir la richesse psychologique et la densité d'écriture » -- on pourra trouver plus léger pour les Fêtes.  En parallèle avec l'auteur autrichien, contempteur de son pays, il réfléchit sur la manie bien québécoise de glorifier les « géants sortis de notre terroir, vedettes du sport, de la télé et des affaires dont les faits et gestes, à force d'occuper tant de place, finissent par nous tenir lieu de culture nationale. »  Aujourd'hui, c'est en sa -- très bonne -- compagnie que je m'apprête à refermer une autre année de lecture, et de billets, ces carnets me poussant à m'interroger sur ma propre pratique du carnet qu'est, sur Internet, le blog : lecture et écriture comme élément d'une vie.

J'aurai l'occasion de revenir sur ce recueil de carnets, et aussi sur Prendre le large, le plus récent de la série. Pour l'heure, il me suffira de dire combien je me sens proche de l'auteur, tant par ses goûts littéraires, son élitisme, son dégoût du monde et de son angoisse face à l'écriture, laquelle l'aura finalement poussé à renoncer au roman. Et de citer de larges extraits d'une lettre parue le 12 décembre 1992 dans Le Devoir sur la publication d'un dictionnaire Robert québécois, et qui lui a valu la vindicte des officiels de la culture. Vingt ans, et un vain référendum plus tard, qu'y a-t-il de changé ?
« L'acte culturel les plus révolutionnaire, dans le Québec actuel, c'est d'oser parler et écrire dans un français correct, exempt de toute concession au nationalisme culturel et à la mode vernaculaire qui tendent à vous faire croire qu'existe une langue québécoise. Si tel était le cas, nous cesserions d'être des francophones pour devenir des québécophones, espèce apparentée aux Louisianais d'origine acadienne. Une langue ne se réduit pas à un lexique, même s'il était la géniale invention d'un peuple tout aussi génial; c'est un ensemble de règles, une grammaire et une syntaxe. Quand les mots perdent leur sens, quand le délire populaire tient lieu de raisonnement intellectuel, il n'est pas superflu de rappeler certaines évidences, quitte à passer pour ce que M. Rey appelle un puriste exalté. On voit bien que ce monsieur n'habite pas ici, qu'il n'entend pas jour après jour et qu'il ne lit pas, tous les matins, la langue qui se parle et s'écrit ici. J'ose à peine imaginer la réaction des Français si leur Robert se trouvait du jour au lendemain truffé de termes argotiques, car c'est bien d'un argo qu'on entend justifier l'existence en intégrant à ce dictionnaire un lexique composé du meilleur et du pire, de tournures archaïques ou populaires mais aussi de fautes assez grossières, de termes branchés et surtout d'anglicismes dont nous n'arrivons plus à purger notre langue tant nous cultivons avec délectation nos propres déficiences.

Ce dictionnaire paraît à un moment où les médias utilisent une langue de plus en plus désarticulée grammaticalement, de plus en plus approximative sur le plan lexical, à un moment où certains artistes -- par souci d'authenticité, c'est à dire par démagogie pure -- participent allègrement à une véritable entreprise de régression langagière. [...] c'est du québécois que nous aurons un jour l'honneur douteux d'être traduits pour être compris dans la francophonie si nous continuons à creuser le fossé qui nous en sépare, comme une certaine élite souhaite. Aussi bien adopter tout de suite le parler twit, nouvelle appellation du joual des années 1960, et consacrer une fois pour toutes notre rupture avec notre langue d'origine puisqu'être francophones nous contraint à un dépassement qui nous semble au-dessus de nos faibles forces, à un apprentissage épuisant, toutes choses que notre médiocrité bonhomme ne supporte plus, il faut croire.

L'indigénisme de certains linguistes n'arrange rien, car, comme le disait l'un deux, nous utilisons un excellent français québécois, tout comme nous produisons le meilleur théâtre québécois au monde, selon Jean-Claude Germain. (Un peu comme le Canada selon Jean Chrétien serait le plus meilleur pays du monde au monde... -- se non è vero, è ben trovato ! nda) Il faut comprendre par là un français amélioré, tel que nous le proposait il n'y a pas si longtemps Léandre Bergeron, et qui  nous autorise à partir une entreprise, comme si on pouvait partir quoi que ce soit, ou à supporter Centraide, comme s'il n'était pas suffisant de supporter la misère qu'elle nous invite à soulager. Autre exemple récent, que je prends dans Le Devoir : en manchette on nous apprend que Bourassa prétend avoir choisi « la moins pire des solutions » -- heureusement qu'il n'a pas choisi la plus pire. Pour ne pas perdre l'usage de notre langue -- si c'est toujours le français, bien entendu --, nous devons nous payer, à défaut d’œuvres littéraires, Le Monde ou Le Nouvel Observateur, n'importe quel journal où la maîtrise de la langue demeure un prérequis (si on me permet ce québécisme inventé par nos experts en pédagogie) (Cet appauvrissement linguistique a depuis également frappé ces journaux, las ! nda).

Au-delà de la langue, ou plutôt à travers elle,c'est une crise profonde qui se trouve ainsi dévoilée : celle d'un peuple victime d'une sorte d'anémie culturelle et qui, faute d'affirmer autrement sa différence, se replie sur une langue infantilisée. « Dis-le dans tes mots, moman va comprendre », tel devrait être le slogan publicitaire du Robert québécois qui n'est rien de plus que le vadémécum de notre rapetissement culturel.

[...]

Dans la maternelle québécoise, nous parlerons bébé, nous penserons quétaine et nous vieillirons en nous souvenant de cette époque où nous rêvions d'une improbable maturité collective. En attendant, nous ne manquons pas de comiques généreusement subventionnés pour nous faire mourir de rire. »
On voudra bien, pour ne pas désespérer le Plateau, écouter le Vigneault de Quand nous partirons pour la Louisiane, ou le Mommy de Pauline Julien.


En conclusion, je me souviens d'avoir lu, à cette époque, dans Le Devoir, la fine fleur de notre intelligentsia journalistique les titres suivants : Au Québec, le saumon remonte la pente et Les Russes posent la première pierre de la station spatiale. On a la métaphore qu'on peut, et de rire de tel coach de hockey champion hors catégorie en la matière.



lundi 24 décembre 2012

En écoutant la radio II - FRANCE CULTURE

Je vois le sourire de certains de mes lecteurs à la lecture du dernier article. L'un ne m'a-t-il pas surnommé France Culture ? Internet nous donne accès à la mine d'or que constitue cette chaîne culturelle de radio, et dont on regrette désormais l'absence au Canada : je remercie chaque jour la France de continuer à me donner tout ce dont Lafrance nous a privé. Quiconque déplore, comme moi, le carnage radiophonique dont ce mandarin du temps présent est la cause -- je suis incapable de le qualifier de responsable -- sait de qui il s'agit. Par un curieux effet du hasard, André Major, qui pourtant était de la maison, nous donne dans son Prendre le large ses vues sur la question.
« Ce qu'on voit poindre dans la nouvelle orientation de la radio culturelle, c'est une méfiance à l'endroit de la littérature et de la pensée, qui s'exprime sans un parti pris pour les arts du spectacle, comme le récent budget de la chaîne culturelle (remplacée depuis par Espace Musique...) en fait la démonstration. On bouleverse la grille horaire pour marginaliser les émissions considérées comme trop sérieuses en les diffusant aux heures de faible écoute (On leur reprochera ainsi de ne pas faire d'audience avant de les supprimer...). La radio conçue par une génération d'humanistes a cédé la place à  une radio dite d'accompagnement (comme on accompagne les mourants ?), pas trop dérangeante, mais juste assez délinquante aux yeux de la génération de gestionnaires qui en a pris le contrôle. Il me reste moins de deux ans à observer la liquidation d'une culture radiophonique (C'est chose faite, Lafrance a gagné sur toute la ligne, sans doute finira-t-il au Sénat ou à l'UNESCO...) qui, au cours des dernières décennies, occupait le vaste espace entre la culture savante et la culture populaire. » (en italiques, mes commentaires, ce texte date de 1996)

Pour l'heure, écoutez la chanson d'Arnaud Fleurent-Didier :

En écoutant la radio

Semaine fertile à la radio de France Culture cette semaine : Aragon, Camus et, last but not least, Proust.

Et pour les amateurs d'histoire, une passionnante série de cinq émissions sur l'historien britannique, récemment décédé, Eric Hobsbawm.

Écoutez ces émission, téléchargez-les pour écoute différée, vous avez le choix.



La grande table (deuxième partie) : Retour sur l’œuvre de Louis Aragon :




La grande table (deuxième partie) : Camus et moi (avec Roger Grenier) :

Premier de cinq épisodes.
Présentation :
« Il aurait eu cent ans le 7 novembre 2013. L’année sera donc camusienne ou ne sera pas.
[...]
C’est pour célébrer ce centième anniversaire, avant que les réjouissances ne laissent place à la lassitude puis à la saturation, que nous avons souhaité élaborer une semaine spéciale à La Grande Table, semaine que nous avons intitulée « Camus et moi » dans la mesure où ce sont cinq personnalités, cinq grandes figures qui tout au long de la semaine vont nous parler de leur rapport à l’homme, qu’il fût l’ami, le journaliste, l’écrivain, l’Algérien, ou encore le philosophe.
Demain, c’est Jean Daniel qui témoignera de sa relation confraternelle profonde avec celui qu’il connut d’abord comme journaliste et éditeur, et qui nous expliquera en quoi Camus est notre contemporain. Mercredi, la militante algérienne et écrivaine Wassyla Tamzali reviendra sur l’œuvre littéraire et la désunion entre Camus et son pays natal. Jeudi, c’est l’historien Benjamin Stora qui évoquera son lien avec l’auteur de L’Etranger à travers l’histoire des rapports compliqués entre la France et l’Algérie. Vendredi, nous terminerons la semaine avec Michel Onfray, auteur de L’Ordre libertaire, une vie philosophique d’Albert Camus.
Et pour ouvrir cette semaine exceptionnelle, c’est un monument de frêle apparence qu’on vient visiter du monde entier pour l’entendre conter ses compagnonnages et sa traversée du siècle qui est notre invité. Quel parcours que le sien ! De la Résistance à Gallimard, il a côtoyé les plus grands intellectuels du siècle et fut l’ami intime de Claude Roy, Pascal Pia, Romain Gary, Ionesco, Joseph Kessel, Julio Cortazar, Henry Miller, Lawrence Durrell…»




Les nouveaux chemins de la connaissance : Proust, un peu de temps à l'état pur

Présentation :
« Il n’y a pas de saison pour lire Proust, mais s’aventurer sur les pas du narrateur du côté de Méseglise puis du côté de Guermantes, au début de l’hiver, à la veille de Noël, c’est s’offrir le plus beau des cadeaux. Pas à pas, suivre le cours de la Vivonne parsemées de nymphéas étincelants, signe d’un bonheur attentif, silencieux et mobile ;  remonter le chemin vers  les clochers de Martinville dont la silhouette ensoleillée comme une écorce déchirée, et invitent à la littérature, et retrouver au creux d’un bruit présent -un tintement de cloche, une fourchette qui bute sur l’assiette- la saveur d’un souvenir qui seule permet de saisir ce qui ne s’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur. »

À voix nue : Hommage à Eric Hobsbawm

 

jeudi 20 décembre 2012

Brève : Une voix dans la nuit d'Armistead MAUPIN

Armistead MAUPIN, Une voix dans la nuit, traduit de l’anglais (États-Unis) par François LASQUIN et Lise DUFAUX, L’Olivier, Paris, 2001 (408 pages) – Titre original The Night Listener, HarperCollin Publishers, 2000

J’ai eu le sentiment, lisant ce roman, de subir une longue pause publicitaire, comme naguère avant l'invention des enregistreurs numériques ; les lecteurs ayant un peu vécu se souviendront que, le jeudi soir, jadis, le cinéma était présenté par une marque de produits laitiers et un annonceur à la voix aussi onctueuse que les préparations au fromage dont on nous donnait la recette. C'était bien avant la di S, Ricardo et assimilés.

Il y était aussi question de guimauve… et d’autres produits hautement raffinés. Dans toute sa superficialité, ce roman est profondément américain.

Par exemple, l’auteur ne nous épargne pas ses remerciements, sur deux pages, comme si nous assistions à la cérémonie de remise des Oscars ; seul Dieu y manque, ce qui est surprenant, de même que le traditionnel I love you

mercredi 19 décembre 2012

Brève : England, England


Julian BARNES, England, England, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, Folio n° 3604, Paris, 2002 (442 pages) – titre original England, England, 1998, et 2000 pour la traduction. 

L’utopie est une affaire très anglaise, comme la bouillante eau et la tiède bière, depuis au moins Thomas More, d’autant plus qu’il est d'usage de la réaliser dans une île, loin des influences néfastes venues de la terre ferme, et notamment du Continent.
 
Quand sir Jack Pitman, un magnat des médias, constate que son Royaume Uni de pays s’en va à vau-l’eau, ce qui est un comble pour une île, il décide, par patriotisme, d’en créer un qui représentera la fleur de ce qui a fait la civilisation britannique. Un pays, mais pas un État : en un mot une entreprise.

Donc, dans un avenir rapproché, sous le règne d’un successeur d’Élisabeth, un coureur de jupons semble-t-il, notre héros parvenu – dans tous les sens du terme – au succès économique pâtit un peu d’un déficit de reconnaissance. Il a donc une idée : recréer l’Angleterre. Orage de cerveaux, ressources humaines, on scrute le marché, on se penche sur la carte et, le sort en est jeté, ce sera l’Île de Wight, sur la Manche, qui deviendra England, England. 

Oubliez un peu la télé, et Downton Abbey, et offrez-vous quelques heures de bonne lecture.






mardi 18 décembre 2012

L'herbe des nuits

Patrick MODIANO, L'herbe des nuits, Gallimard, Paris, octobre 2012 (178 pages) également disponible en version électronique.

Dannie, Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, Rochard, dit « Georges  », les toquards de l'Unic Hôtel, rue du Montparnasse, quand les gratte-ciel n'existaient pas à Paris. En 1964. Et aussi Mme Dorme, d'autres noms encore : Mireille Sampierry, Jeannine de Chillaud.

J'aurais aimé les rencontrer et, moi aussi, tenir autrefois -- ce que je fais maintenant -- un carnet noir, comme Jean, le narrateur, carnet où il consulte ses notes bien longtemps après les y avoir consignées. Notes marquant tel ou tel fait, le plus souvent de petits détails -- un nom, une adresse, un numéro de téléphone, une phrase « Quand j'ai débarqué à Paris à la gare de Lyon... » --, dont on souhaite se souvenir, une preuve de notre existence --, car on sait que l'on oubliera, et dont la lecture fera surgir, parfois des pans entiers, le plus souvent, hélas, que fragiles débris, d'une vie engloutie, égarés entre réminiscence et oubli, dans cette zone grise, comme les quartiers périphériques de la ville, de la mémoire. Il ne s'agit pas de temps retrouvé, car celui-ci demeure définitivement, et irrémédiablement, perdu, mais d'un fragment de temps immobile et perpétuel vécu par nous, mais comme s'il l'avait été par un double de soi, un soi d'autrefois, rappel de ce temps révolu, mais qui, le plus souvent à notre insu, nous a marqué à tout jamais. Et l'on se demande, dubitatif, comme le narrateur, si, oui ou non, l'on n'a pas rêvé...
« Il me semble aujourd'hui que je vivais une autre vie à l'intérieur de ma vie quotidienne. Ou, plus exactement, que cette autre vie était reliée à celle assez terne de tous les jours et lui donnait une phosphorescence et un mystère qu'elle n'avait pas en réalité. »
... une phosphorescence...

Ne nous y trompons pas : rien de proustien chez Modiano, chez qui le souvenir n'est jamais fortuit qui survient comme, au cinéma, apparaît une silhouette de la blancheur d'un blizzard et dont, peu à peu, se précise le contour et la couleur. Amenant autant de questions sur ce présent d'autrefois, autant de flocons de neige insaisissables, mais dont on parvient toujours à puiser, avec le souvenir, l'origine de notre identité. Et les réponses ?

Fragile, si fragile identité : quand une machine, un guichet automatique, vous assène, au lieu de billets, un ticket où il est écrit : « Désolé, vos droit sont insuffisants ».
« Je me répétais cette phrase et je dois avouer qu'elle me faisait monter les larmes aux yeux, ou bien était-ce le froid de l'hiver ? En somme, j'étais revenu au point de départ et, si les distributeurs de billets avaient existé vers 1964, la fiche aurait été la même pour moi : Droits insuffisants. Je n'avais à cette époque aucun droit ni aucune légitimité. Pas de famille ni de milieu social bien défini. Je flottais dans l'air de Paris. »
Puis reviennent un à un Dannie, Paul Chastagnier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, Rochard, dit « Georges  », l'Unic Hôtel, rue du Montparnasse, et avec eux toute une vie.

Le voyage avec Modiano est souvent double : dans le temps -- ici les années 60, un peu des années 80, le présent --, dans l'espace, Paris, un Paris lui aussi dédoublé, sa morphologie ayant beaucoup changé en moins d'un demi-siècle.

Le narrateur, Jean, est devenu écrivain. Il l'était déjà, écrivain, en quelque sorte, mais avait perdu son manuscrit. Aujourd'hui, il se promène dans Paris, et il écrit toujours...
« Le temps est aboli et tout recommence : comme autrefois, avec le même genre de stylo et de la même écriture, je remplis des pages en consultant de nouveau les notes de mon ancien carnet noir. Il m'aura fallu presque une vie entière pour revenir au point de départ. »
S'il vous plait, lisez L'herbe des nuits; et quand vous l'aurez fait, relisez-le aussitôt. Pour ne pas oublier ce temps-là, et le temps de votre lecture. Si beau, ce temps de lecture.

Extrait :
« Je plaignais ceux qui devaient inscrire sur leurs agendas de multiples rendez-vous, donc certains deux mois à l'avance. Tout était réglé pour eux et ils n'attendaient jamais personne. Ils ne sauraient jamais que le temps palpite, se dilate, puis redevient étale, et peu à peu vous donne cette sensation de vacances et d'infini que d'autres cherchent dans la drogue, mais que moi je trouvais tout simplement dans l'attente. »

Présentation :
« "Qu'est-ce que tu dirais si j'avais tué quelqu'un ?" J'ai cru qu'elle plaisantait ou qu'elle m'avait posé cette question à cause des romans policiers qu'elle avait l'habitude de lire. C'était d'ailleurs sa seule lecture. Peut-être que dans l'un de ces romans une femme posait la même question à son fiancé. "Ce que je dirais ? Rien." »
 Post scriptum :

Le commentaire de Paris-Match par Valérie Trierweiler.

samedi 15 décembre 2012

Citation : Prendre le large

Pierre FOGLIA, Trois livres (extraits) La Presse, 11 décembre 2012.

Les hasards... Voilà-t-il pas que Pierre Foglia et moi partageons, presque simultanément, les mêmes lectures. Il me double de vitesse au moment je suis sur le point de vous dire tout le bien que je pense des récents carnets d'André Major, Prendre le large et où je suis plongé avec ô combien de joie dans son premier recueil : Le sourire d'Anton ou l'adieu au roman, dont le commentaire suivra, un jour, un jour :
« Je vous ai déjà dit tout le plaisir que je prenais aux Carnets d'André Major, je vous le redis avec plus d'enthousiasme encore: il vient d'en réunir d'autres sous le titre Prendre le large, qui couvrent les années 1995-2000 et qui distillent la même prose économe et précise que les premiers.

"On n'en a jamais fini avec le souci d'exprimer justement et clairement une pensée qui a émergé d'une grande confusion", note-t-il quelque part. Pour la confusion du départ, je ne saurais dire, mais pour la justesse et la clarté à l'arrivée, on ne trouvera pas, dans toute la littérature québécoise d'aujourd'hui, de petites proses plus claires, mieux tirées au cordeau que celles de ces carnets.

C'est drôle comme je me sens à la fois très loin de cet écrivain (de son cercle surtout, Archambault, Brault), loin et pourtant très proche de ses mots, de ses promenades en forêt, de la plupart de ses lectures, Cioran, Ferron, McCarthy, Harrison, Tolstoï, qui vont de soi, mais aussi des Walser, Sebald, Georges Perros, Umberto Saba - Saba que je croyais être seul à lire ici. C'est à moi, Saba, bon. Une fois, je suis allé à Trieste pour aucune autre raison que Saba.

C'est drôle parce que Major appartient à cette engeance d'écrivains qui méprisent le plus les médias, dont je suis assurément, à leurs yeux, un des plus tôtons totems, or ses petites proses me collent à la peau comme s'il les avait écrites exprès par amitié pour moi, comme des mitaines qui ne feraient qu'à moi. Par exemple, parlant de ses promenades, il dit se sentir devenir l'objet de son observation, c'est aussi ma prétention quand je prétends qu'à vélo, je ne traverse pas les paysages, j'en deviens partie.

En terminant, je vous avertis, M. Major, je vous emprunterai bientôt, mot pour mot, la seconde entrée de votre carnet de 1998, ceci : "La perspective de ne plus compter pour grand-chose dans le milieu littéraire (que je remplacerai par "dans le milieu des médias") loin de m'être pénible me sera douce revanche si elle me permet de redevenir ce passant anonyme que j'ai toujours porté dans mon coeur comme un frère jumeau, sinon un alter ego."

Comme pour vous, ce sera presque vrai. »

mercredi 12 décembre 2012

Lorenzo

Jean BASILE (né Bezroudnoff), Lorenzo, Éditions du Jour, Montréal, 1963 (122 pages).

 Le nom de Jean Basile, dans Prendre le large d'André Major.

Une conférence qu'il a donnée autrefois, étais-je au collège ou à l'université ? à la fois oubliée mais présente; le sujet ? je ne saurais dire, mais je me souvient très bien d'avoir été séduit par l'homme, par son verbe. Petite recherche en ligne, quelques mots à peine dans l'Encyclopédie canadienne. Né en 1932, mort en 1992. Critique littéraire au Devoir : métier qui n'existe plus que dans le titre, l'époque n'en permet plus l'exercice, ni l'inculture officielle. Éditeur aussi, fondateur de Mainmise.


Quelques jours plus tard, de passage à ma librairie pour y prendre l'essai sur Aragon qui m'y attend, je m'offre le luxe de bouquiner. Sous les « B », Lorenzo de Jean Basile. 1963 : cinquante ans dans quelques semaines -- qui s'en souvient encore ? Premier roman d'un jeune homme d'origine russe récemment débarqué ici. Les Éditions du Jour, pas complètement massicoté, la page fragilissime tenant plus de la gaufre que du papier, qu'on prend le temps de lire, coupe papier à la main. Une belle typographie, comme je les aime et n'en vois plus guère, les signes de ponctuation haute étant précédés d'un demi espace et non, comme dans la typographie anglaise, agglutinés à la lettre qui précède, mais de bien étranges coquilles quand même : « Vous êtes-vous demandez ce que c'est que la vie ? », signe d'une certaine hâte -- déjà -- dans l'édition. Une sucrée odeur de poussière. La couverture criarde.

« Vous connaissez Basile » me demande le libraire ? Je m'embrouille dans une phrase modianesque d'explications torturées, déjà ma phrase écrite penche vers le labyrinthe, imaginez l'orale ! Et de me présenter un autre titre, fort cher, dans un édition originale.

Étrange jeu du temps : quatre-vingts ans (naissance), cinquante ans (premier roman) vingt ans (mort) font collision en ce début de décembre 2012. Oui, ce sont des moments Modiano : « Plus de passé, plus de présent, un temps immobile. », L'herbe des nuits. Certains se perdent dans les rues, pour moi, c'est dans les livres et ces moments que je me perds; ce qui, au vrai, constitue sans doute la seule manière par laquelle je pourrais jamais me trouver.

La quatrième de couverture (je reproduis la présentation originale) :
« LORENZO, sous l'habit d'un roman de moeurs et
parfois même de mauvaise moeurs, est cependant le
contraire d'une histoire. Jean Basile a semé à l'intérieur
d'un récit attrayant les clés de son monde. Au lecteur de
découvrir, à travers une foule de personnages
pittoresques ou touchants, le secret de la vie et de
la mort. Il y parviendra sans peine pourvu qu'il consente
à passer avec Jerry derrière la "porte bleue", cette porte
qui donne accès, ainsi que l'explique la
maîtresse des lieux, sur le "bordel de notre âme..." »

mardi 4 décembre 2012

Citation : la majorité silencieuse

Pierre FOGLIA, Une journée à Montréal, La Presse, 4 décembre 2012.

« TEXTO - Parlant de niaiseux, dans la rangée devant nous, il y avait une jeune femme, 20 ans peut-être, qui a passé une partie du spectacle [de Leonard Cohen]] à envoyer des textos. Elle ne me dérangeait pas, remarquez, juste la lueur de l'écran de son iPhone que j'accrochais du coin de l’œil, mais ça ne fait pas de bruit ni rien. La plupart du temps, ça ne fait pas de bruit du tout, la niaiserie, même que des fois on l'appelle la majorité silencieuse.»
Où il est également question de Leonard Cohen, de tel quartier de Montréal entre Peel et Atwater et de pâtisserie.

vendredi 30 novembre 2012

Le fou d'Aragon in La Vie des idées

Daniel BOUGNOUX, Aragon, la confusion des genres, L'un et l'autre - Gallimard, Paris, Octobre 2012 (224 pages).

Le fou d’Aragon - La Vie des idées

Voici quelques jours que, pour diverses raisons, notamment mon inclinaison à la procrastination, que je néglige mon carnet. Pourtant l'actualité littéraire et intellectuelle est toujours présente, témoin la recension, dans La Vie des idées, de cet essai sur Aragon, lequel vient tout juste d'arriver chez mon libraire et que je dois aller chercher.

Sous peu, mon commentaire de L'herbe des nuits de Modiano -- je vous invite d'ailleurs, si vous vous intéressez à lui, à consulter Le réseau Modiano, le site qui lui est consacré et dont vous trouverez le lien au bas de cette page.

Aussi en gestation, le récit de mes récentes promenades du côté de Tchekhov, ainsi que le commentaire de Gains, le roman de Richard Powers paru en 1998 mais tout récemment traduit en français et dont j'arrive au bout de ses longues six cents pages.

Je suis d'humeur, ces jours-ci, à prendre mon temps, d'autant plus qu'écrire me semble un peu plus difficile que d'habitude. Écran blanc ? Patience donc...

vendredi 23 novembre 2012

Correcteur de bandeaux : un métier d'avenir

Cher Jourde, si je manquais de modestie, et dieu, ou qui me connaît, sait...je dirais que je n'aurais pas trouvé mieux...

Correcteur de bandeaux : un métier d'avenir

Pour l'heure, son volumineux Le maréchal absolu attend encore son heure sur la pile des « à lire » prioritaires. Que c'est court trois petites semaines la durée du prêt en bibliothèques; mais il faut savoir partager ses plaisirs.

mercredi 21 novembre 2012

Le scénario Proust

Fictions / Théâtre et Cie, France Culture: Harold PINTER : Le scénario Proust : À la recherche du temps perdu (avec la collaboration de Joseph Losey et Barbara Pavans), traduit de l'anglais par Jean Pavans, Gallimard, Paris, 2003 (207 pages).






Je savais bien que je l'avais, ce livre; mais quelle idée de le ranger avec les essais ? Quoi qu'il en soit, les proustologues et proustomanes de tout poil, et même les simples amateurs, ne voudront pas se priver de cette lecture, en deux épisodes, faite par des comédiens de la Comédie française, du scénario qu'Harold Pinter a tiré de la RTP et que songeait à réaliser Joseph Losey.





Ce n'est certes pas La guère des mondes d'Orson Welles comme émission, mais vous devriez en retirer un plaisir certain...

vendredi 16 novembre 2012

Prendre le large

André MAJOR, Prendre le large - Carnets 1995-2000, Boréal, Montréal, 2012 (229 pages).

« Dans les pages qui suivent, il y a des lectures, beaucoup même -- car pour moi "lire c'est vivre"...»

Voilà une phrase tirée du Prélude qui ouvre le livre qui m'aura séduite, tant j'y adhère, mes propres pages virtuelles étant en quelque sorte mon propre billet pour le large. Lequel livre prendra place parmi la pile de ma table de nuit, avec notamment les Chroniques de la Montagne de Vialatte. Que l'on fréquente à petites pages, comme le sentier sans nécessité d'allonger le pas, tant il est vrai qu'avec de tels compagnons, jamais ne pèsera la solitude nocturne tant redoutée du célibataire -- j'entends la solitude que lui prête qui craint de ne pouvoir se supporter et se précipite dans la solitude à deux.
« Certains jours, je trouve si peu à dire que je dois ouvrir un livre pour émerger d'un quotidien exsangue et me replonger dans le vivifiant courant d'une pensée. Si j'ai bien choisi mon livre, je retrouve une sorte d'équilibre et le goût de vivre. »
Bienvenue chez moi, beau voyageur.

Présentation de l'éditeur :
« Comme tout un chacun, je ne suis pas un homme comme les autres », écrit André Major en présentant ce nouveau volume composé à partir des carnets personnels qu’il a tenus entre 1995 et 2000. Ne pas être tout à fait comme les autres et ressembler à tout un chacun : si paradoxale qu’elle paraisse, n’est-ce pas là, au fond, la définition la plus exacte de l’écrivain, individu absolument et radicalement singulier, mais qui se sait porteur de la condition la plus commune, celle de l’humanité vivant, souffrant, jouissant et mourant au milieu d’un monde qui est à la fois sa patrie et son exil ?

Chez André Major, c’est avant tout aux lectures (des romanciers nordiques, en particulier), aux paysages (collines, forêts et lacs des Laurentides) et aux êtres proches (ses vieux parents, notamment) qu'appartient le privilège d’ordonner la suite des jours et d’en faire cette œuvre la plus humble et la plus belle qui soit : une simple vie humaine.

Au début de ces carnets, l’auteur arrive au milieu de la cinquantaine. C’est l’âge du détachement et de l’ouverture. Détachement de soi-même et des ambitions de jadis ; retraite à l’écart de la comédie sociale; repli sur l’essentiel; conscience de la fin qui approche. Mais ouverture, en même temps, à la beauté préservée de la nature, des êtres et des livres, d’autant plus proche et précieuse qu’elle représente tout ce qui importe désormais pour celui qui s’est éloigné, pour le déserteur qui ne demande plus qu’à « prendre le large ».

Écrit dans une prose aussi limpide que dépouillée, d’une modestie et d’une justesse incomparables, cette chronique d’un homme « pas comme les autres » est en même temps le roman de « tout un chacun » d’entre nous, ses semblables, ses frères. »

mercredi 14 novembre 2012

L’homme de la réforme chinoise - La Vie des idées

L’homme de la réforme chinoise - La Vie des idées

Brefs récits pour une longue histoire

Roger GRENIER, Brefs récits pour une longue histoire, Gallimard, Paris, septembre 2012 (144 pages); aussi disponible sous format électronique.

De Roger Grenier, le critique Angelo Rinaldi rappelle que, « illustrateur des faillites, [il] écrit sec » et toujours « sut en trois phrases donner l'impression de la durée, capter le flot amer du temps, dont son œuvre, en sa grisaille sans miséricorde, reproduit le mouvement de ressac, chaque livre ayant poussé l'autre, comme les vagues » (à propos du roman Le veilleur). Et, dans Service de presse, de définir ainsi la nouvelle : « La nouvelle est à la photographie d'un moment de crise, vers lequel chaque phrase nous achemine sans traîner ni prétendre, en route, épuiser tout ou partie du mystère des personnages, à l'inverse du roman. »

Avec Rinaldi comme viatique et en mémoire la chute du quatrain de Pierre Charles Roy, Glissez, mortels, n'appuyez pas, je ne me sens pas tenu, cher lecteur, à autre chose que de te recommander, vivement, comme toujours avec Roger Grenier, ce recueil qui te procurera, hors de l'agitation du monde, de belles heures. On croit, c'est une opinion du jour qui se perpétue, perdre son temps à lire, sur le vu des gazettes, j'incline à croire qu'on vit bien mieux ainsi, et que, pardonne le cliché, qui perd gagne...

Présentation :
« Une nouvelle est en général un bref instant de vie, dérobé au temps, un court morceau de la réalité découpé net. Peu respectueuses de la norme, la plupart de celles que voici s'étendent souvent sur de grandes périodes, parfois sur toute une existence. Un paisible ménage à trois qui ne finit que par une double infidélité. Un vieil homme qui, en réfléchissant sur son passé, se condamne lui-même à mort. Un musicien de brasserie qui, le violoncelle sur le dos, erre à la recherche de l'amour. Le destin d'une femme qui a été vamp au cinéma, dompteuse de tigres et bonne de curé. Une bavarde qui réussit à ennuyer son amant au-delà de la mort. Deux anciens collègues qui n'arrivent pas à se mettre d'accord sur leurs souvenirs. Et surtout, ce "Bref récit pour une longue histoire" qui commence dès l'enfance, et se déroule au cours de très nombreuses années, jusqu'à ce qu'il se perde dans les sables du temps. »
 Du même auteur : Le palais des livres

lundi 12 novembre 2012

Choisir ses chefs - La Vie des idées

Commentaire très intéressant sur un livre qui ne se semble pas moins.

Choisir ses chefs - La Vie des idées

samedi 10 novembre 2012

Flaubert/Stendhal

Un ami me fait tenir un extrait de l'essai « How Fiction Works » de James Wood.

"Novelists should thank Flaubert the way poets thanks Spring: it all begins again with him. There really is a time before Flaubert and a time after him. Flaubert established, for good or ill, what most readers think of as modern realist narration, and his influence is almost too familiar to be visible. We hardly remark of good prose that it favors the telling and brilliant detail; that it privileges a high degree of visual noticing; that it maintains an unsentimental composure and knows how to withdraw, like a good valet, from superfluous commentary; that it judges good and bad neutrally; that it seeks out the truth, even at the cost of repelling us; and that the author's fingerprints on all this are, paradoxically, traceable but not visible. You can find some of this in Defoe or Austin or Balzac, but not all of it until Flaubert."
Commentaire très juste, mais je suis maintenant davantage du côté de Stendhal...

Cela dit, certains ne semblent pas partager les thèses de l'auteur A Not So Common Reader :
Having been lashed by twice as many citations as even a formalist-cum-­structuralist should require, and having been incrementally diminished by Wood’s tone of genteel condescension (he flashes the Burberry lining of his jacket whenever he rises from his armchair to fetch another Harvard Classic), the common reader is likely to concede virtually anything the master wishes — except, perhaps, his precious time. For someone who professes to understand the fine machinations of characterization, Wood seems oblivious to the eminently resistible prose style of his donnish, finicky persona. “How Fiction Works” is a definitive title, promising much and presuming even more: that anyone, in the age of made-up memoirs and so-called novels whose protagonists share their authors’ biographies and names, still knows what fiction is; that those who do know agree that it resembles a machine or a device, not a mess, a mystery or a miracle; and that once we know how fiction works, we’ll still care about it as an art form rather than merely admire it as an exercise. But there is one question this volume answers conclusively: Why Readers Nap. 

Rédigé sur mon iPad.

lundi 29 octobre 2012

Les chagrins de l'arsenal

Patrice DELBOURG, Les chagrins de l'arsenal, Le Cherche Midi, Paris, août 2012 (320 pages); aussi disponible en version électronique.


On aime les méchants, le vilains, les fourbes; davantage Iznogood que le bon calife Haroun el Poussah, Darth Vadar que le falot Skywalker; et préfère même, si l'on se soucie de l'actualité politique locale, le repenti grassouillet au verbe délateur à tel innocent (choisir l'acception du qualificatif applicable au personnage) édile à la parole transparente. Le vice, voudrait-on croire, ne paie pas (sauf à l'évidence dans le béton), à tout le moins séduit-il. Pour un Ness, combien de Capone, pour un Holmes, de Moriarty ?

Ce préambule pour te présenter, lecteur curieux, Timothée Flandrin, héros de ce savoureux petit (par le volume, s'entend) roman de Patrice Delbourg, que j'ai lu en version électronique (ePub), fort érudit (au risque de te perdre, ce qui serait dommage), mais pédant point.

Signe distinctif dudit individu : la haine des livres.

Travaillant comme archiviste à bibliothèque de l'Arsenal, il s'est donné pour mission de nettoyer aussi bien les rayons que la littérature des scories accumulées au fil des siècles; le voici décrit par le narrateur :

« Naufragé au berceau, il était passé directement de l'état de nourrisson à celui de vieil ingénu, torse nu, destin biscornu.

» Au lieu d'avoir été jeune, il était vite devenu archiviste, ce qui est une autre forme de de jouvence par la bande. L'indispensable bande Velpeau bien sûr, si précieuse pour boucler les dossiers épars.

» Timothée aimait jouer, pourtant il ne savait que perdre. En érigeant sa névrose d'échec en système, il avait mis sa vie à la porte.

» Timothée avait depuis longtemps fait l'économie de réfléchir par lui-même. Ça détend, ça rassure et évite toute dépense d'émotion. Rien surtout qui n'émane du dedans. Nada de son cru. Épargne totale d'affects.»
Comme certains détestent toute leur vie les épinards ou le poisson pour avoir été forcé d'en manger, et sans doute mal apprêtés, dans leur enfance, Flandrin attribuait son intolérance des livres à des lectures obligées, de même que le prurit destructeur dont il se sentait investi : « Chaque auteur par lui lapidé porte en lui la réminiscence d'un pénible moment d'instruction ou d'apprentissage. » Lisant tout, ayant tout lu, d'une culture littéraire à couper le souffle, mais d'un jugement ravageur, il se livre méthodiquement à sa fureur, chaque auteur se voyant éliminé de la manière qui convient le mieux à son style. Du grand art. Naguère il corrigeait les livres, rectifiant les constructions défectueuses, les concordances des temps fautives, mais désormais, il ne pratiquait plus qu'une rassérénante politique de la page brûlée.

Cédons-lui un instant la parole, et constatons son pessimisme :
« N'envisageons pas l'avenir des bibliothèques avec trop d'inquiétude, mesdames et messieurs.Bientôt elles auront cessé d'exister. Nous nous avançons à pas rapide vers une époque où tout le monde écrira, tout le monde sera publié et où un livre ne sera lu que par son auteur. Si celui-ci existe encore. Ou si son nègre lui passe le manuscrit avant l'impression. »
Chacun des chapitres porte sur un aspect de la vie de Flandrin. Le lecteur appréciera la promenade dans le quartier de l'Arsenal et, autant que moi je l'espère, le chapitre à la plume truculente sur ses amours cinématographiques avec la pulpeuse et balkanique Draghixa.

Certains pourront regretter la rareté des dialogues et l'omniprésence du narrateur, qui font du roman, ce qui pourrait être un travers, une sorte d'exercice de style. Plus Flaubert que Stendhal en résumé. Il serait dommage, toutefois, qu'ils se privent de la verve critique littéraire que celui-ci exprime par Flandrin interposé, Rinaldi lui-même n'assassinant pas si large.

C'est pourquoi j'espère que, lecteur, tu ne te refuseras pas ce petit, fût-il coupable et solitaire, plaisir biblioclaste.


Présentation de l'éditeur :
« Un livre saccagé vogue au fil de la Seine. Un autre, déchiqueté en petits morceaux, gît au fond d'une corbeille de jardin public. Un troisième, calciné, attend sur un banc à l'arrêt d'un autobus. Une inquiétante et cruelle épidémie contamine le quartier de l'Arsenal. On murmure qu'un forcené s'adonne, nuitamment, à un étrange ballet de livricide. Un petit Fahrenheit de poche. Un autodafé intime.
 

Faire disparaître d'une bibliothèque tous les ouvrages qui ont pourri vos jeunes années... Froide détermination ? Insupportable solitude ? Folie douce ? Timothée Flandrin a une conception toute personnelle de la loi du talion.

Une déclaration d'amour fou à la littérature. »
 Apostille

mardi 23 octobre 2012

Pas Bon, pas pantoute

François BON, Autobiographie des objets, Seuil, Paris, août 2012 (244 pages); Après le livre, Seuil, Paris, septembre 2011 (version électronique).


Je vous la donne en mille -- mais comme je m'arrête à la page 23 de l'Autobiographie des objets, je doute d'en être arrivé à ce compte :
« J'ai rarement à téléphoner, et très peu d'interlocuteurs -- une de mes défenses est d'ailleurs d'oublier très vite ce que dit au téléphone pour leur apprendre à expédier plutôt des e-mails. »
Certes, l'on comprend, ou plutôt écrirait l'auteur : faire du sens on peut. Mais moi, y en marre de cette prose tarabiscotée, pas Flaubert, pas Stendhal, pas rien, bref, nulle, qui veut faire neuve et selon une grammaire qui est ce que la version à gogo d'icelle est à la messe : du toc.

Même chose pour l'essai a priori intéressant Après le livre, que je traîne toujours et encore sur ma liseuse (laquelle m'indique que j'en suis à 63%) et ma tablette et auquel, par temps de très grand désœuvrement, et absolument rien d'autre à me mettre sous les yeux, même sur Internet, je reviens parfois. Au vrai, ce serait plutôt Après le français qu'il faudrait l'intituler. Et la preuve, par l'absurde, que, hélas, en France aussi, il n'y a plus d'éditeurs.

Ma théorie est que François Bon est le nom de clavier d'un ordinateur qui, programmé par quelque Frankenstein informaticien, se serait émancipé, de son créateur et, sans doute après avoir lu quelque ouvrage de notre Mlle B*** ou de la M. D. dernière époque et tout bit bu, voudrait s'adonner comme tout un chacun à l'écriture (de littérature, pas question).

Pourtant, dans l'un et l'autre cas, l'idée est bonne. Reste à trouver l'écrivain.

Cela dit, pour qui s'intéresse à l'émergence du livre électronique, ainsi qu'à l'histoire de l'objet auquel beaucoup sont toujours attachés (mais les lisent-ils encore ?), et ne répugne pas à un effort de lecture semblable, pour le promeneur, à l'ascension de l'Annapurna, bon courage.

Présentation d'Autobiographie des objets :
« Aux deux extrémités du marais poitevin, deux mondes: l'un qui serait celui de la terre et des livres, l'autre celui de la mer et de la mécanique. Ma vie s'est construite autour des objets qui peuplaient ces mondes. »
Présentation d'Après le livre :
« Les mutations de l’écrit ont une portée considérable puisqu’elles affectent la façon même dont une société se régit. C’est ainsi que le passage de l’ « imprimé » au « dématérialisé » induit, sous nos yeux, de nouveaux rapports à l’espace, de nouvelles segmentations du temps. Tout annonce que le web sera demain notre livre (qu’il soit imprimé ou électronique), cette mutation en engageant d’autres, dont François Bon se fait ici l’analyste selon trois axes d’exploration : l’axe autobiographique (ou Comment F. B. s’est approprié cette technologie et comment elle a bouleversé son travail), l’axe technique (ou Quelles sont les virtualités de ces technologies), l’axe anthropologique (ou Qu’est-ce que ces nouvelles pratiques induisent dans la culture). Passionnant et neuf. »
 Apostille

lundi 22 octobre 2012

Home

Toni MORRISON, Home, traduit de l'anglais par Christine Laferrière, Christian Bourgois, Paris, août 2012 (151 pages); titre original : Home. Également disponible sous format électronique.


Il s'appelle Frank Money. Son nom, le seul argent qu'il ait. Non, il a aussi une sœur.

Ce que les hommes font aux hommes, quand ceux-ci sont noirs; ce que la guerre fait aux hommes; ce qu'un soldat fait à une petite coréenne; ce qu'un médecin fait à une jeune femme, sa domestique.

« Partez d'ici à demain » disent des hommes blancs aux habitants d'un petit quartier en bordure de la ville « autrement...». L'un deux resta, et apprit la signification de « autrement ».


Le sud des États-Unis, au milieu du XXe siècle. L'Amérique en gloire. L'esclavage est aboli depuis presque un siècle. Aboli : voire ! Il y a encore pire.

Home ? un trou dans la terre.

Frank Money raconte en peu de mots; l'auteur écrit en peu de mots. Dur.

Lisez.

Quatrième de couverture :
Toni Morrison nous plonge dans l'Amérique des années 1950.

« Home est un roman tout en retenue. Magistral. [...] Écrit dans un style percutant, il est d'une simplicité trompeuse. Ce conte au calme terrifiant regroupe tous les thèmes les plus explosifs que Morrison a déjà explorés. Elle n'a jamais fait preuve d'autant de concision. C'est pourtant dans cette concision qu'elle démontre toute l'étendue et la force de son écriture. » The Washington Post

« Ce petit roman envoûtant est une sorte de pierre de Rosette de l'œuvre de Toni Morrison. Il contient en essence tous les thèmes qui ont toujours alimenté son écriture. [...] Home est empreint d'une petite musique feutrée semblable à celle d'un quatuor, l'accord parfait entre pur naturalisme et fable. [...] Mme Morrison adopte un style tranchant qui lui permet de mettre en mots la vie quotidienne de ses personnages avec une précision poétique. »
The New York Times

jeudi 18 octobre 2012

Citation

Histoire de s'illuminer un jour d'automne pourtant déjà fort ensoleillé d'un rappel de notre humaine condition.  Céline, c'est l'oral dans l'écrit, à coté de quoi la Duras, c'est du chiqué. Et pour le moral, une impitoyable gymnastique.
« On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s'en aperçoit à la manière qu'on a prise d'aimer son malheur malgré soi. C'est la nature qui est plus forte que nous voilà tout. Elle nous essaye dans un genre et on ne peut plus en sortir de ce genre-là. Moi j'étais parti dans une direction d'inquiétude. On prend doucement son rôle et son destin au sérieux sans s'en rendre bien compte et puis quand on se retourne il est bien trop tard pour en changer. On est devenu tout inquiet et c'est entendu comme ça pour toujours. »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, Paris.

dimanche 14 octobre 2012

L'herbe des nuits -- entretien

Le grand entretien, France Inter, lundi 8 octobre 2012.



jeudi 11 octobre 2012

L'herbe des nuits

Patrick Modiano parle (en deux segments) de son nouveau roman, L'herbe des nuits, pendant l'émission La grande librairie :





Sortie au Québec en novembre... ou déjà disponible sous format électronique.


dimanche 7 octobre 2012

Citation : Le neveu de Rameau

Incipit du roman de Diderot. Eh oui ! encore une lecture scolaire. Mais pour moi, ce sera dans le parc Lafontaine que je visiterai mes catins; et, je l'avoue, rarement quand il fait laid...
« Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit, toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit dans l'allée de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage riant, à l'œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. »


dimanche 30 septembre 2012

La Chartreuse de Parme

STENDHAL, La Chartreuse de Parme, livre électronique Projet Gutenberg, gratuit et libre de droits.

Certes, on éprouve à la lecture d'un chef d’œuvre un étrange sentiment, qui fait qu'on ne l'aborde pas comme n'importe quel autre livre. Un peu comme quand, au musée, on découvre un tableau de maître, dont on n'avait vu, jusque là, que la reproduction. On est comme intimidé par la réputation qui le précède, et, s'il s'agit d'un livre plus ancien, on constate dès les premières pages qu'hier, on ne racontait pas une histoire comme on le fait aujourd'hui. Comme dans un film d'époque, il faut s'habituer aux costumes, au langage...

La Chartreuse : naissance, vie et mort d'un héros ? Un parcours initiatique sur le chemin de l'amour qui amènera Fabrice del Dongo, jeune encore, à cette chartreuse, lieu clos où, coupé du monde où il n'a pu faire sa vie, il se retrouve face à lui même et, bientôt, à la mort.

Fabrice, un héros non seulement par les aventures qu'il connaîtra, mais aussi par ses origines, comme dans la mythologie grecque où les dieux séduisaient les mortelles : fruit d'une liaison entre sa mère, mariée à un vieux marquis ultra, et un jeune officier français paré de la gloire des armées de Napoléon qui occupent l'Italie. Bientôt, le jeune Fabrice s’enivrera de cette gloire et cherchera à rejoindre l'armée impériale, destination Waterloo ! Bataille qu'il vivra sans rien en voir, aveuglé par des illusions que la cruelle réalité dissipe à peine.

Revenu à Parme, il connaîtra d'autres batailles sans rien en voir, et pareillement aveuglé d'illusions : ce n'est plus la guerre, mais l'amour.

Mais un roman ne se résume pas qu'à son sujet, qu'à son histoire. C'est un façon de s'opposer au monde, pour l'auteur -- comme pour le lecteur -- d'échapper à sa propre vie. (on regarde ici du côté de chez Malraux). Pour Stendhal, tant qu'à gloser, on donnera la parole à Dominique Fernandez dans L’Art de raconter :
« "On ne peint bien que son propre cœur, en l'attribuant à un autre." Stendhal a mis d'emblée au point la formule romanesque qui découle de cette règle : je parlerai de moi en empruntant des identités de rechange. Je me transformerai en un autre qui parlera à ma place. Exemple : l'évasion d'Alexandre Farnèse et la genèse de La Chartreuse de Parme. Comprenons bien : Stendhal ne se raconte pas sous les traits d'Alexandre, non, il se met à la place d'Alexandre et se demande : qu'aurais-je fait, comment aurais-je réagi si j'avais été le fils d'un noble italien, si j'avais été emprisonné à la suite d'un duel, si j'étais tombé amoureux de la fille du gouverneur de la forteresse, si je m'étais évadé au moyen d'une corde, etc. ? En somme, il se donne d'abord une identité de rechange, et ensuite il fait vivre ce double avec sa logique propre. [...]
Le romancier peut vivre autant de vies imaginaires qu'il le veut, tel est le secret de l'art romanesque. Le lecteur, de son côté, en s'identifiant au héros accomplit le même travail de dédoublement, de libération de soi-même par le dédoublement. »
À mes yeux, la grande différence entre Stendhal et d'autres grands romanciers de son époque, notamment Balzac, tient à ce qu'il ne veut pas tant nous donner sa vision de son époque, ni une critique de celle-ci, qu'à dresser un théâtre où ses personnages -- en l'espèce Fabrice, son « moi » romanesque -- évolueront. C'est ainsi que, dans la Chartreuse, ceux-ci appartiennent pour la plupart à l'aristocratie, même ceux qui soutiennent les avancées de la Révolution : tous méprisent la bourgeoisie; mais il s'agit d'une aristocratie inventée, une sorte de chevalerie médiévale. Et on ne trouvera pas chez Stendhal ce vérisme si particulier à Flaubert, ni cette perfection du style et du récit par lesquelles on les oppose souvent. Car, si nous suivons Fabrice de la naissance à la mort, ce ne sont pas tant les péripéties de sa biographies qui intéressent l'auteur -- et le lecteur -- que son initiation amoureuse qui lui fera connaître la vie de cour -- à Parme --, ce sera un échec, puis le choix d'une retraite hors du monde. Une vie un peu semblable à celle de Henri Beyle, le consul de France à Trieste, avant que, par la littérature, il devienne Stendhal...